Rechercher
Rechercher

Culture - Exposition/Portrait

EDITION Pour Sara Chaar, « les blessures connaissent le chemin du retour »

Inspirées par les murs écorchés de Beyrouth, les peintures de cette artiste à la sensibilité vive font affleurer une empreinte mémorielle libanaise, entre cicatrices de guerre et nostalgie lumineuse d’une douceur passée.

EDITION Pour Sara Chaar, « les blessures connaissent le chemin du retour »

L’artiste libanaise Sara Chaar. Photo Bernard Khalil, avec l’aimable autorisation de la galerie Art on 56th

À la galerie Art on 56th où elle présente sa dernière série de toiles, Sara Chaar, fine silhouette et visage de madone translucide, surprend lorsqu’elle confie peindre… à la truelle. « Je n’utilise pas de pinceaux mais des outils de chantier », précise cette frêle jeune femme qui élabore de grands tableaux abstraits par superpositions de couches de peinture à l’huile mêlée à de la cire froide. Autant de « fondations » qu’elle vient ensuite entailler au cutter, au couteau, au tournevis parfois, dans un élan spontané qui semble puiser dans son inconscient des représentations nées de ses rencontres avec les murs écorchés de Beyrouth.

Tout le processus créatif de cette artiste, qui a embrassé la peinture en autodidacte en 2018, s’articule ainsi autour d’un cycle de construction, de déconstruction et de reconstruction, faisant écho à l’histoire mouvementée de la capitale libanaise. Une ville que cette Libanaise, née à Miami en 1986 et ayant passé les sept premières années de sa vie aux Caraïbes, découvre en 1993, lorsque ses parents décident de se réinstaller au Liban. Le pays, qui entame alors son grand chantier de reconstruction, porte encore les stigmates de quinze ans de guerre : immeubles aux façades criblées d’impacts, bâtiments éventrés, vidés de toute vie, dévoilant des intérieurs aux murs lépreux, altérés par les moisissures du temps et les traces de combats…

Sara Chaar expliquant sa démarche picturale à la galerie Art on 56th à Beyrouth. Photo Bernard Khalil, avec l’aimable autorisation de la galerie
Sara Chaar expliquant sa démarche picturale à la galerie Art on 56th à Beyrouth. Photo Bernard Khalil, avec l’aimable autorisation de la galerie


Des murs abîmés, écrans de ses projections d’enfant

C’est dans l’une de ces maisons abandonnées, située à proximité de celle de sa grand-mère, chez qui elle passe une grande partie de son temps, que la petite fille va trouver son terrain de jeu. Fascinée par ses murs décrépits, lézardés et aux enduits écaillés, qui recèlent à ses yeux un mystère irrésistible, Sara Chaar les contemple « durant des heures ». Elle en fera ainsi les écrans de ses projections imaginaires, les supports silencieux de ses rêveries d’enfant.

Des décennies plus tard, ces murs écorchés, devenus pour elle indissociables de son rapport au Liban, surgiront spontanément dans son travail. Sur des toiles de très grand format (200 x 160 cm en moyenne), elle transpose, après en avoir pris l’empreinte au crayon sur papier, les craquelures et les aspérités de leurs surfaces érodées. Elle fera ainsi naître de ces cicatrices urbaines une œuvre qui fait affleurer quelque chose de la mémoire meurtrie de Beyrouth tapie sous son apparente résilience.

Au lendemain de l’explosion au port en août 2020, ces représentations abstraites prennent une résonance nouvelle. Les failles, les gerçures et les béances qui traversent ses tableaux deviennent aussi l’expression des fractures intimes et des souffles anxiogènes provoqués en elle par cette tragédie.


De la mémoire de la ville à celle du corps

Des traumatismes que Sara Chaar ira panser en France, où elle installera dès 2021 son atelier. Désormais éloignée de ces murs qu’elle ne peut plus approcher, toucher ni contempler, elle continue pourtant de les faire vivre sur ses toiles. Et cela grâce aux photographies qu’elle en a prises avant son départ. Elles formeront la matière première d’une recherche picturale que la jeune femme poursuit désormais inlassablement, même à distance, autour de ce territoire émotionnel traversé d’éraflures, de traces et de fragments…

Mais dans ces nouvelles compositions stratifiées, les murs se métamorphosent. Ils évoquent tantôt des paysages vus du ciel, des territoires morcelés ou des reliefs géologiques façonnés par l’érosion… tantôt des surfaces charnelles, où les fissures prennent l’allure de cicatrices ou de veines. Ce qui relevait de la géographie glisse alors subrepticement vers l’évocation intime, et le territoire extérieur semble soudain contenir quelque chose de profondément intérieur.

Voilà qui explique l’ambivalence du titre de l’exposition, « Inside Of Outside », que Sara Chaar tenait à présenter à Beyrouth. « Les blessures connaissent le chemin du retour », lance-t-elle énigmatiquement, en désignant l’une des œuvres portant ce titre. Une phrase qui dit à la fois la persistance des traumatismes, leur capacité à resurgir et ce lien indéfectible qui ramène toujours l’artiste vers la ville de son enfance.

« Face à la violence de ces dernières années, j’ai ressenti le besoin de mettre des couleurs dans mes œuvres », confie-t-elle. À la palette de gris et de beiges qui dominait ses précédentes séries, elle a substitué toutes les nuances de bleu, de vert, d’orange et de rose. Une manière peut-être de faire entrer cette « lumière du Liban », qui avait fait l’objet d’une exposition à l’Institut du monde arabe, à Paris, où elle avait présenté en 2021 sa première série intitulée Ce qui reste sur le mur. Une question qui demeure, justement, au cœur de sa démarche : que reste-t-il après les destructions, lorsque les lieux changent, que les blessures se referment en apparence et que le temps s’efforce d’effacer les traces ?

Ce qui reste, encore et toujours, ce sont ces lézardes et ces failles allégoriques, ces murs aux écorchures symboliques, que cette artiste à la sensibilité vibrante compose et recompose inlassablement dans des tableaux qui ne racontent pas une histoire linéaire, mais donnent à voir, à ressentir, les traces entremêlées de plusieurs temps, de violence et de douceur, dont aucun ne semble avoir définitivement disparu.

« Inside Of Outside » de Sara Chaar, jusqu’au 30 octobre à la galerie Art on 56th, Gemmayzé, Beyrouth.

À la galerie Art on 56th où elle présente sa dernière série de toiles, Sara Chaar, fine silhouette et visage de madone translucide, surprend lorsqu’elle confie peindre… à la truelle. « Je n’utilise pas de pinceaux mais des outils de chantier », précise cette frêle jeune femme qui élabore de grands tableaux abstraits par superpositions de couches de peinture à l’huile mêlée à de la cire froide. Autant de « fondations » qu’elle vient ensuite entailler au cutter, au couteau, au tournevis parfois, dans un élan spontané qui semble puiser dans son inconscient des représentations nées de ses rencontres avec les murs écorchés de Beyrouth. Tout le processus créatif de cette artiste, qui a embrassé la peinture en autodidacte en 2018, s’articule ainsi autour d’un cycle de construction, de déconstruction et de...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut