Rana (Maryline Naaman) et Tarek (Ziad Jallad) dans « In This Darkness I See You » de Nadim Tabet. Photo fournie par le réalisateur
Une vielle bâtisse en pierres perdue aux fonds des bois. Une pancarte « House happiness, a place to forget your worries » : Le bonheur du foyer, un endroit où oublier vos soucis. Telle est la promesse faite par Salim, habitant un village chrétien montagneux, qui a embauché une poignée de travailleurs syriens pour rénover cette maison, dont les propriétaires ont connu une fin tragique pendant la guerre civile (1975-1990). Jusqu’ici, rien d’anormal. La première scène du second long-métrage de Nadim Tabet, In This Darkness I see You (ورشة en arabe), est anodine au Liban : un promoteur immobilier vend du rêve à ses compatriotes encore marqués par la guerre en exploitant une main-d’œuvre de réfugiés ayant fui la guerre voisine. La rénovation de la demeure risque d’effacer tout un pan d’une histoire taboue, participant ainsi au confort amnésique dans lequel se lovent les Libanais depuis des décennies pour fuir les traumatismes qui jalonnent leur passé. A moins que... Il flotte un mystère autour de cette maison juchée au sommet d’une route escarpée. Une fissure tenace dans un mur qui refuse d’être rebouchée, des apparitions nocturnes impromptues, des maux étranges qui s’emparent des travailleurs… Peu à peu, en lieu et place de l’oubli, le village tout entier va être replongé dans les affres de son passé et devoir se confronter à ses fantômes.

« Le cinéma trop frontalement politique et social me gêne »
L’idée du scénario lui est venue presque par hasard, en passant, entre la fin d’un film et le début d’un autre. Nadim Tabet le raconte ce 14 octobre dans un café des Champs-Élysées, à deux pas du cinéma Élysée Lincoln où son film va être diffusé pour la seconde fois après une première européenne à l’Institut du monde arabe (IMA) en ouverture de la sixième édition du Festival du film libanais en France : « J’avais fini mon premier long-métrage One of these days et je me plongeais dans un nouveau film sur une histoire de lutte des classes dans un country club. Mais la question des réfugiés syriens au Liban me tracassait. D’un côté, je comprends le traumatisme des Libanais ayant subi l’occupation de l’armée syrienne, de l’autre, les abus que les réfugiés subissent m’indignent. Un jour, je marchais sur un sentier de montagne et, après être passé devant une banderole imposant un couvre-feu aux Syriens, j’en ai vu quelques-uns groupés là et je me suis demandé comment ils allaient passer la soirée », se souvient-il.
Mais est-ce une bonne idée de réaliser un film sur les relations fratricides entre Libanais et Syriens ? C’est comme avec un nid de guêpes : le secouer, c’est prendre le risque de faire ressortir un essaim de problèmes irrésolus. La peur de réveiller les fantômes d’ailleurs est le mantra que les dirigeants libanais rabâchent depuis quatre décennies pour justifier leur emprise corrompue sur le pays. Alors, comme la littérature, le cinéma continue de s’attaquer à ce mur du silence, dans l’espoir qu’il finira par se briser. C’est ce qui le rend si nécessaire, au risque parfois d’en faire un art didactique et prévisible. Nadim Tabet en a conscience : « Le cinéma trop frontalement politique et social me gêne », avoue-t-il. Alors il décide de faire un pas de côté : « Le cinéma de genre permet d’être polémique, de traiter des sujets tabous sans être moralisateur », poursuit-il. Le cinéma de genre, ou plutôt « cinéma de genre élevé », nouvelle appellation venant de l’anglais « elevated horror » ou « elevated genre » que certains fans des bons vieux films d’horreur déplorent, évoquant la nouvelle vague d’auteurs qui s’emparent des codes de l’horreur pour apporter un regard percutant sur des enjeux contemporains.
Au cœur de ce cinéma d’un nouveau genre, Nadim Tabet cite tant le trio de réalisateurs américains Ari Aster (Hereditary, Misomar), Robert Eggers (The Witch, Nosferatu) et Jordan Peele (Get Out, Nope) aux États-Unis, que la Française Julia Ducourneau (Titane, Palme d’Or du festival de Cannes en 2021). « Cela a donné confiance à mon producteur pour que je fasse une histoire de fantômes », assure-t-il. Les fantômes. Un choix évident au vu de l’histoire du Liban, souligne-t-il. « Il y a certes eu Beyrouth Fantômes de Ghassan Salhab en 1998, mais je suis étonné qu’il n’y en ait pas plus », dit-il. Ainsi, In This Darkness I see You mobilise le registre de l’horreur pour poser des questions ancrées dans le réel : « Le film parle principalement de l’éternel répétition de l’histoire au Liban, et du rapport au temps », résume le cinéaste.

La peur, non pas des fantômes, mais de l’autre
En essayant obstinément de peindre un mur sillonné de fissures, les travailleurs syriens veulent échapper à leurs propres fantômes. Tarek (Ziad Jallad, rendu célèbre pour son rôle dans Dirty, Difficult, Dangerous, de Wissam Charaf) attend son salaire de misère pour payer le passeur qui le mènera vers les rives européennes en quête d’un nouveau départ. Hanté par les bruits de « sa » guerre, il découvre que les habitants de ce village qui se méfient tant d’eux sont eux-mêmes prisonniers de l’histoire douloureuse de l’occupation syrienne durant la leur. Ainsi, Syriens et Libanais qui se regardent en chien de faïence ne réalisent pas qu’ils contemplent aussi leurs propres fantômes en regardant le visage de l’autre. Il faudra le courage de l’amour, celui qui bourgeonne entre Tarek et Rana (Marilyne Naaman, par ailleurs chanteuse) pour briser cette animosité qui découle d’une longue histoire de haine reçue en héritage. Mais à force de creuser le passé, ils apprennent que cette histoire est bâtie sur des mensonges où les faux héros sont en réalité de vrais assassins. Où l’amour entre une femme libanaise et un homme syrien a été enfoui dans un acte de falsification collective pour justifier la répétition de la violence. In This Darkness I See You n’est pas un film qui finit bien. Cela vient peut-être de la conviction dont Nadim Tabet parle lors d’un entretien dans la presse dans lequel il revient sur le film culte du cinéaste Patricio Guzman, récemment décédé : « La Bataille du Chili n’a pas empêché l’élection de José Antonio Kast, pas plus que les films de Jocelyne Saab, Maroun Baghdadi et Borhane Alaouié n’ont empêché l’histoire de se répéter au Liban », martèle-t-il.
« Et pourtant, malgré toutes les limites de ces images contre l’oubli ou de dénonciation, nous avons besoin de nos propres images. Des images qu’il ne faudra peut-être pas surcharger de missions, en leur demandant de faire mémoire, de dénoncer ou de changer le cours des choses, mais qui devront malgré tout exister », poursuit-il. Dans ce long-métrage à la fois inquiétant et émouvant, la vraisemblance des événements n’est pas toujours acquise. Certaines scènes d’horreur peuvent sembler tirées par les cheveux. Mais l’important est ailleurs. Car après tout, le « cinéma de genre élevé » est un moyen narratif pour nous aider à regarder le passé autrement afin de mieux comprendre comment nous en sommes arrivés là. Au-delà du couple formé par Tarek et Rana, les trajectoires des personnages secondaires sont en ce sens éclairantes. Pierre, le cousin de Rana, apparaît au début du film comme un jeune homme doux, un peu naïf peut-être, mais plus enclin à prendre la défense de Rana qu’à s’enfermer dans les rumeurs grossières véhiculées par les autres garçons du village. Au fur et à mesure, il se laisse entraîner dans une mécanique froide et implacable qui le mènera au pire : la peur, non pas des fantômes, mais de l’autre.