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Culture - Cinéma

Qui est May el-Toukhy, la « femme inconnue » devenue reine de Venise ?

À 49 ans, la cinéaste dano-égyptienne voit enfin consacrée une œuvre hantée par les rapports de pouvoir, les corps féminins et les voix effacées.

Qui est May el-Toukhy, la « femme inconnue » devenue reine de Venise ?

May el-Toukhy brandissant le Lion d’or reçu à la Mostra de Venise pour « Woman Unknown ». Photo AFP

Samedi 12 septembre, May el-Toukhy a reçu le Lion d’or de la 83e Mostra de Venise pour Woman Unknown, son troisième long- métrage. Une consécration doublée d’un second prix majeur : la Danoise Mathilde Arcel, qui prête ses traits à Marie, l’héroïne du film, est repartie avec la coupe Volpi de la meilleure actrice. Deux récompenses qui placent soudain sous une lumière éclatante une cinéaste jusqu’ici admirée surtout des connaisseurs du cinéma nordique.

La victoire prend une dimension particulière dans une édition marquée par la quasi-absence des réalisatrices. Sur les 21 films en lice pour le Lion d’or, May el-Toukhy était la seule femme à signer seule un long-métrage de fiction. Une autre cinéaste figurait dans la sélection comme coréalisatrice d’un documentaire. Dès l’ouverture du festival, Maggie Gyllenhaal, présidente du jury, avait évoqué un « problème systémique » pour expliquer ce déséquilibre.

Au moment de recevoir son prix, May el-Toukhy l’a personnellement remerciée d’avoir fait entendre sa voix sur le manque d’égalité des chances dans l’industrie. Le palmarès a donc résonné comme une réponse symbolique à la polémique, même si Maggie Gyllenhaal a tenu à écarter toute lecture strictement politique de la décision : Woman Unknown, a-t-elle assuré, a été récompensé pour ses qualités cinématographiques. Du théâtre à la mise en scène.

Née le 17 août 1977 à Charlottenlund, dans la banlieue de Copenhague, d’une mère danoise et d’un père égyptien, May el-Toukhy grandit au Danemark. Elle se forme d’abord au théâtre et sort diplômée de l’École nationale danoise des arts du spectacle en 2002. Sept ans plus tard, elle obtient son diplôme de réalisatrice à l’École nationale de cinéma du Danemark.

Ce double apprentissage éclaire son travail : d’un côté, une direction d’acteurs d’une grande précision ; de l’autre, une mise en scène qui observe les corps, les gestes et les silences autant que les paroles. Avant de passer au long-métrage, elle travaille pour la radio et la télévision. Mais ses débuts sont laborieux. Elle racontera à Venise avoir éprouvé de grandes difficultés à monter son premier film, tandis que plusieurs de ses condisciples masculins avançaient plus rapidement.

Elle signe finalement Long Story Short en 2015, une comédie dramatique chorale sur les désordres sentimentaux d’un groupe d’amis. Le film révèle déjà son intérêt pour les relations intimes, leurs zones grises et les conventions sociales qui les gouvernent. Il lui faut néanmoins attendre quatre ans pour connaître une véritable reconnaissance internationale.

Après la « Reine de cœur », le Lion d’or

En 2019, Queen of Hearts fait basculer sa carrière. Trine Dyrholm y incarne Anne, une brillante avocate spécialisée dans la défense des mineurs qui entame une liaison avec son beau-fils adolescent. Le film inverse les rôles habituels : la femme adulte n’y est ni innocente ni victime, mais détentrice d’un pouvoir dont elle abuse. Présenté au Festival de Sundance, Queen of Hearts y remporte le Prix du public dans la compétition internationale. Il obtient ensuite le Prix du cinéma du Conseil nordique et représente le Danemark dans la course aux Oscars.

Entre deux longs-métrages, la réalisatrice poursuit son travail pour le petit écran, notamment sur plusieurs épisodes de The Crown. En 2025, elle participe également à la fondation de Dogma 25, collectif présenté à Cannes comme une « insurrection culturelle ». Inspiré du Dogme 95 de Lars von Trier et Thomas Vinterberg, le mouvement défend des scénarios écrits à la main, des équipes réduites et un cinéma soustrait à l’influence des algorithmes. Une manière, pour el-Toukhy, de replacer l’imperfection humaine au centre de la création.

Mathilde Arcel embrasse la coupe Volpi de la meilleure actrice, reçue pour son interprétation de Marie dans "Woman Unknown". Photo AFP


Marie, femme sans voix

Avec Woman Unknown, la cinéaste revient à l’un de ses territoires de prédilection : ce que la société exige des femmes, ce qu’elle projette sur elles et ce qu’elle leur interdit de raconter.

Le film se déroule au Danemark dans l’immédiat après-guerre. L’Europe célèbre sa libération, mais l’euphorie masque une période confuse, où les règlements de comptes s’opèrent parfois en dehors de tout cadre juridique. Marie travaille comme domestique et nourrice auprès de Christian, un riche veuf qu’elle s’apprête à épouser. Cette union pourrait enfin lui ouvrir les portes d’une vie plus sûre. Mais un secret lié à son passé pendant l’Occupation ressurgit et menace de tout compromettre.

Lorsqu’elle présentait le projet, May el-Toukhy voyait parfois ses interlocuteurs perdre aussitôt leur intérêt : encore un film sur la Seconde Guerre mondiale, semblaient-ils penser. Cette lassitude lui paraît injuste. Le cinéma a abondamment raconté la guerre et l’après-guerre du point de vue des hommes ; il s’est beaucoup moins intéressé à ce que signifiait être une femme durant cette période, en particulier une femme sans fortune, sans statut et presque sans droit à la parole.

« Le cœur du film, c’est le corps féminin comme champ de bataille », explique May el-Toukhy. Celui de Marie n’est jamais tout à fait le sien. Un médecin l’examine, un tailleur la déshabille du regard, des invités la palpent, son futur mari la scrute. D’une scène à l’autre, les hommes s’en emparent, l’évaluent et décident de sa valeur. Le jeu, les corps et la violence des rapports sociaux lui donnent une inquiétante contemporanéité. Screen Daily y voit d’ailleurs « une œuvre à la fois rigoureuse dans sa forme et traversée par une véritable fureur féministe ».

Le Lion d’or ne suffit cependant pas à effacer le déséquilibre dénoncé pendant la Mostra. May el-Toukhy décrit un mécanisme qui accompagne les réalisatrices tout au long de leur parcours : premiers films plus difficiles à financer, budgets plus faibles, ambitions plus vite contenues et accès plus rare aux grandes compétitions.

À cette inégalité matérielle s’ajoute, selon elle, une inégalité de récit. La presse et l’industrie aiment fabriquer des auteurs masculins visionnaires, excessifs ou géniaux ; elles accordent beaucoup plus rarement ce vocabulaire aux femmes. « Je n’ai jamais lu qu’une réalisatrice était présentée comme un génie », observe-t-elle. Après les espoirs suscités par #MeToo, la cinéaste redoute même un mouvement de recul.

Le palmarès de la 83e mostra de Venise
Le palmarès de la 83e édition de la mostra de Venise a été dévoilé lors de la cérémonie de clôture samedi. Voici la liste des prix décernés:

- Lion d'or du meilleur film: Woman Unknown de May el-Toukhy
- Lion d'argent-Grand prix du jury: Possible Love, de Lee Chang-dong
- Lion d'argent de la meilleure réalisation: Ilya Khrzhanovsky, pour DAU
- Coupe Volpi de la meilleure actrice: Mathilde Arcel dans Woman Unknown de May el-Toukhy
- Coupe Volpi du meilleur acteur: John Malkovich dans Wild Horse Nine de Martin McDonagh
- Prix du meilleur scénario: Un Bon Petit Soldat de Stéphane Brizé
- Prix spécial du jury: NAZA de Yuval Abraham et Rachel Szor
- Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir: Malou Khebizi dans 15/18 de Cédric Kahn


Samedi 12 septembre, May el-Toukhy a reçu le Lion d’or de la 83e Mostra de Venise pour Woman Unknown, son troisième long- métrage. Une consécration doublée d’un second prix majeur : la Danoise Mathilde Arcel, qui prête ses traits à Marie, l’héroïne du film, est repartie avec la coupe Volpi de la meilleure actrice. Deux récompenses qui placent soudain sous une lumière éclatante une cinéaste jusqu’ici admirée surtout des connaisseurs du cinéma nordique. La victoire prend une dimension particulière dans une édition marquée par la quasi-absence des réalisatrices. Sur les 21 films en lice pour le Lion d’or, May el-Toukhy était la seule femme à signer seule un long-métrage de fiction. Une autre cinéaste figurait dans la sélection comme coréalisatrice d’un documentaire. Dès l’ouverture du festival, Maggie...
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