Des hommes jouent au trictrac sur la Corniche à Aïn Mraissé, à Beyrouth, le 3 avril 2026. Photo Matthieu Karam/L’Orient-Le Jour
Quand Elissa* imaginait sa retraite, elle se voyait se reposer après des années de travail acharné, profiter d’un rythme de vie plus lent et passer davantage de temps avec ses enfants et petits-enfants. Médecin ayant travaillé sous contrat comme contrôleuse médicale au ministère de la Santé publique, elle avait, avec son mari, épargné pendant des années en vue de ce nouveau chapitre.
Mais quelques semaines seulement après ses 64 ans et sa retraite, en septembre dernier, Elissa est déjà à la recherche d’un nouvel emploi.
Retraité depuis 2019, son mari est, lui, devenu consultant dès 2020 pour un revenu modeste, après avoir « perdu les économies de toute une vie » en raison de l’effondrement financier du Liban fin 2019, déplore Elissa. Depuis, leur argent, illégalement bloqué dans les banques, est soumis aux circulaires de la Banque du Liban (BDL), limitant les retraits à de faibles montants.
Malgré ce revenu, le couple a dû procéder à des ajustements considérables. « Tout a doublé ou triplé de prix, de l’électricité aux courses alimentaires. » Elissa craint que leurs finances ne se resserrent davantage : « Nous devons calculer nos dépenses très soigneusement. »
Sept ans après le début de la crise, l’État, le secteur bancaire et la BDL n’ont toujours trouvé aucun accord et les déposants restent largement privés d’accès à leurs fonds. La loi sur la stabilisation financière et le recouvrement des dépôts, communément appelée « loi sur le déficit financier » et destinée à répartir ces pertes, qui avait été adoptée par le Conseil des ministres en décembre 2025, attend toujours l’approbation du Parlement, ce qui pourrait encore prendre « six à huit mois », selon l’actuel gouverneur de la BDL, Karim Souheid.
Pour les retraités, cette incertitude prolongée laisse peu de possibilités de se reconstruire. Beaucoup avaient accumulé des économies précisément parce qu’ils ne pouvaient pas compter sur une pension régulière. Aujourd’hui, ce filet de sécurité est lui-même hors de leur portée.
De surcroît, non seulement le nouveau système des retraites, adopté en 2023, n’est toujours pas entré en vigueur, mais, même lorsqu’il le sera, il exclut ceux ayant déjà atteint l’âge de la retraite avant sa mise en œuvre, laissant les retraités sans solution ni protection.
Des conséquences d’une génération à l’autre
Georges*, 70 ans, a pris sa retraite en 2020 après quatre décennies dans le secteur bancaire, où il travaillait comme responsable des crédits. Comme beaucoup, il n’avait pas prévu l’ampleur de la crise et ne peut pas accéder à ses fonds. « Après quarante ans de service, nous ne pouvons toujours pas imaginer être traités de cette manière. »
Six ans après son départ à la retraite, il ne peut retirer que 500 dollars par mois suivant la circulaire 166. Auparavant, les retraits effectués au titre de la circulaire 151 avaient érodé ses économies par une décote, lui faisant perdre plus de 66 % de la valeur de son compte.
Pour joindre les deux bouts, il a vendu un terrain en 2025 qu’il possédait avec ses frères et sœurs dans leur village, mais prévoit que le montant de cette vente sera épuisé d’ici à la fin de l’année. Ses retraits bancaires couvrent à peine l’électricité. « J’avais toujours voulu ouvrir une station-service comme investissement à ma retraite… » confie-t-il. Son fils Sami*, qui vit désormais en France, a vu son père devenir plus colérique et plus anxieux depuis son départ à la retraite. Il décrit des vertiges persistants qu’il attribue au stress et indique que son père a subi une crise cardiaque l’année dernière.
Il a fallu cinq ans à son père pour « accepter ce qui s’était passé », a déclaré Sami. Avant cela, il passait une grande partie de son temps à se demander comment et quand il pourrait récupérer son argent. Pour une personne habituée à être le principal soutien financier du foyer, s’adapter au fait « que quelqu’un lui lie les mains et contrôle son argent et l’accès à celui-ci » a été particulièrement difficile.
Les conséquences se répercutent aussi d’une génération à l’autre. Elles pèsent ainsi sur Sami : « Si, dans quelques mois, ils n’ont pas réussi à vendre autre chose, je devrai commencer à leur transférer de l’argent. Mais avec tout ce qui se passe dans le monde, on se demande comment on va s’en sortir. »
« Si les jeunes ne trouvent pas de travail, comment en trouverai-je ? »
Roger*, 69 ans, a vendu son entreprise de bois et de parquet et pris sa retraite en 2018. Après, 2019, il a ensuite récupéré la majeure partie de ses dépôts bancaires en vendant des chèques avec des décotes supérieures à 70 %, acceptant de lourdes pertes pour obtenir des liquidités. Il ne reste presque plus rien sur ses comptes.
En 2020, il s’est remarié. Sa femme a perdu son logement à Achrafieh dans l’explosion au port de Beyrouth, tandis que la crise a réduit la valeur de son indemnité de fin de service, passée de plusieurs centaines de milliers de dollars à à peine 30 000. À 66 ans, elle a repris le travail pour un salaire inférieur de 40 % à sa rémunération précédente car, selon Roger, ses employeurs considèrent lui « faire une faveur en l’employant au-delà de l’âge légal de la retraite ». Elle a depuis développé un cancer. « La chimio le week-end, le travail le lundi. »
Roger gère soigneusement l’argent qui lui reste. Une assurance maladie privée à son âge coûte entre 4 000 et 5 000 dollars par an, sans même couvrir tout. « Je repousse mes visites chez le dentiste, l’ophtalmologue et l’orthopédiste parce que les consultations ne sont pas couvertes par l’assurance. »
À mesure que ses finances se sont resserrées, Roger a vendu sa part d’une maison à son frère, qui le paie en plusieurs versements. Il ne peut pas se tourner vers ses enfants, qui soutiennent déjà leur mère.
« La situation est devenue catastrophique », lâche Assad el-Khoury, ancien directeur régional d’une banque et ancien président du syndicat des employés de banque. Ses propres retraits sont insuffisants, le rendant dépendant de l’aide de son fils. « Si quelqu’un veut sortir, il calcule désormais le coût de l’essence », note-t-il. « À quoi en sommes-nous arrivés ? » L’idée de reprendre le travail offre peu de perspectives de soulagement. « Si les jeunes ne trouvent pas de travail, comment en trouverai-je ? »
« Quelqu’un qui a passé sa carrière dans la banque ne connaît que ce domaine. Nous aurions mieux fait d’apprendre un métier, de devenir menuisier ou forgeron. Nous avons plutôt choisi de mettre une cravate, de nous raser tous les jours et d’aller à la banque. »
« L’argent ira aux enfants de mes enfants »
Si Assad el-Khoury espère toujours récupérer ses économies, Elissa reste méfiante : « Je ne veux pas perdre espoir. Je veux récupérer mon argent. » Mais les promesses faites depuis 2019 ne l’ont pas convaincue : « Ils répètent toujours les mêmes choses. Je ne pense pas que cela fonctionnera... avec toute cette corruption. »
Georges a lui cessé de suivre l’actualité. « Ce n’est que lorsqu’il y aura des manifestations et un tollé autour des banques qu’ils commenceront à parler d’accélérer la loi sur le déficit financier. Sinon, jusqu’ici, ce ne sont que des paroles, dit-il. La crise dure depuis sept ans, et ils n’ont toujours rien fait. »
L’ancien banquier n’a plus aucun espoir de récupérer ses économies de son vivant. « Combien de temps peut-on encore vivre ? Les enfants devront prendre le relais, en retirant l’argent mois après mois. Beaucoup de ceux qui ont pris leur retraite en même temps que moi sont morts. Maintenant, leurs enfants s’occupent des transferts. »
La résignation est devenue une manière de faire face. « Quand ils voudront nous donner l’argent, ils nous le donneront. Si on continue à y penser, on implose. Nous nous débrouillons. L’important, c’est de rester en bonne santé. » Et de conclure : « L’argent ira probablement à mes enfants… Même aux enfants de mes enfants. »
*Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées.


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