Rechercher
Rechercher

Liban - Hommage

Vincent Battle : l’ambassadeur pour qui le Liban, c’était « chez lui »


Vincent Battle : l’ambassadeur pour qui le Liban, c’était « chez lui »

L’ancien ambassadeur des États-Unis au Liban, Vincent Battle en 2003 Ibrahim Tawil/Archives L’Orient-Le Jour

Ancien ambassadeur des États-Unis au Liban, Vincent Battle s’est éteint après avoir choisi de faire de ce pays sa terre d’adoption et de retraite. Diplomate de terrain, marcheur infatigable, ami fidèle du Liban et de ses habitants, il laisse derrière lui l’image d’un homme qui avait trouvé ici son « home », et qui a consacré une part essentielle de sa vie à comprendre, aimer et accompagner ce pays qu’il avait fait sien.

Il a tant aimé ce pays qu’il y a choisi de prendre sa retraite, au terme d’une carrière foisonnante. Il a voulu vivre entouré de ses innombrables amis de tous horizons, et être inhumé dans cette bonne terre du Liban qu’il a arpentée du nord au sud et d’est en ouest, en marcheur et baroudeur impénitent. L’ambassadeur qu’il était avait notamment encouragé le financement par l’USAID du Lebanon Mountain Trail, sentier de longue randonnée en altitude qui va de Andqet (Akkar) à Marjeyoun en traversant villes et villages, qu’il connaissait un à un.

Homme de terrain plutôt que diplomate de salon (quoiqu’il ne rechignait jamais à sacrifier aux exigences mondaines de sa fonction), il n’a jamais lâché son pays d’adoption. Ni les guerres multiformes qui ont secoué celui-ci depuis 2006, ni la crise économique et la captation de l’épargne, ni l’explosion du port n’ont entamé son attachement. Alors que les familles libanaises se pressaient aux portes des consulats pour un visa, je lui avais demandé : « Will you leave Beirut and go home ? » Sa réponse avait fusé : « For me, home is Lebanon. »

Vincent Battle était inclassable. Tout, dans son parcours personnel et diplomatique, était hors normes. Il était de ceux dont la rencontre peut changer une vie.

Son visage traversé de fines rainures disait moins l’âge que les intempéries, les voyages, le vent du Yémen, les couleurs ocre de la péninsule Arabique, qu’il connaissait par cœur, et l’expérience multiple des hommes – ceux des palais présidentiels comme ceux du quotidien. Premier secrétaire de l’ambassade américaine à Beyrouth dans les années 90, puis ambassadeur dans les années 2000, il intriguait par son sourire énigmatique et la lueur narquoise de ses yeux bleus. Sous une civilité impeccable, il cachait une personnalité riche et contrastée, à la fois attirée et rebutée par les contradictions de l’Orient.

Ses vingt ans dans le monde arabe avant le Liban avaient fait de lui un homme peu adepte des demi-teintes. À côté de l’anglais et de l’arabe – appris dans une école coranique du rif libyen avec un professeur chinois, comme il aimait à le raconter –, il maniait parfaitement le français et le swahili.

Diplomate peu conventionnel, il avait une sainte horreur du chiqué et des conversations de salon. À la chancellerie d’Aoukar, il réunissait fréquemment autour de sa table un aréopage de personnalités politiques, civiles, culturelles, économiques et syndicales, pour prendre le pouls des courants qui traversaient la société et y déceler des leaders potentiels. Esprit caustique, il réprimait difficilement son mordant et pouvait se montrer légèrement provocateur pour pousser ses interlocuteurs à exprimer le fond de leur pensée. Au fil du temps, il devint un fin connaisseur du Liban et des Libanais. Il était partout, parrainant des projets de développement, soutenant des programmes éducatifs, visitant universités, monastères, coopératives agricoles, ONG rurales, événements municipaux. Aller au-devant des gens était son plus grand plaisir.

« Le Liban m‘a séduit et frustré à la fois », disait-il. Séduit par ses élites éduquées et son formidable potentiel de renouveau ; frustré par une certaine mentalité tribale et féodale qui freinait son entrée pleine et entière dans la modernité.

À la jonction de deux générations, celle des diplomates formés dans les universités élitistes de l’Ivy League et celle d’un corps diplomatique plus « libéral », Vincent Battle incarnait à la fois le démocrate épris de réformes pour plus de justice et d’égalité, et l’arabiste curieux de connaître et d’étudier la langue et les us et coutumes des pays où il était envoyé en mission. L’arabiste tel que le décrit Richard Crossman, parlementaire britannique membre de la commission d’enquête anglo-américaine sur la Palestine dans les années 40 : « L’arabiste est un critique affilé des Arabes parce qu’il les connaît et les comprend ; sa critique est celle de quelqu’un qui s’est identifié à leur cause. »

Ayant choisi le Liban pour pays d’adoption et de retraite, Vincent Battle avait fini par embrasser même les travers de ce pays, mettant une sourdine à ses critiques. Il rêvait lui aussi d’un avenir meilleur pour le Liban et la région. En attendant, il savourait chaque jour les rayons du soleil changeant sur la montagne libanaise qu’il contemplait de son balcon, d’un œil ravi.

Cet Américain du Liban, catholique pratiquant, s’est éteint avec, au fond des yeux, la lumière de l’Orient qui l’a façonné autant qu’il a contribué à façonner ses élites, en les inscrivant dans des programmes d’échanges culturels et en les ouvrant à une Amérique multiculturelle – celle où chaque famille libanaise a un grand-père exilé, un oncle d’Amérique au destin de roman.

Repose en paix, Vincent, dans la mémoire de tes amis et à l’ombre de cette nature du Liban que tu as tant aimée.


Carole H. DAGHER

Ancien ambassadeur des États-Unis au Liban, Vincent Battle s’est éteint après avoir choisi de faire de ce pays sa terre d’adoption et de retraite. Diplomate de terrain, marcheur infatigable, ami fidèle du Liban et de ses habitants, il laisse derrière lui l’image d’un homme qui avait trouvé ici son « home », et qui a consacré une part essentielle de sa vie à comprendre, aimer et accompagner ce pays qu’il avait fait sien.Il a tant aimé ce pays qu’il y a choisi de prendre sa retraite, au terme d’une carrière foisonnante. Il a voulu vivre entouré de ses innombrables amis de tous horizons, et être inhumé dans cette bonne terre du Liban qu’il a arpentée du nord au sud et d’est en ouest, en marcheur et baroudeur impénitent. L’ambassadeur qu’il était avait notamment encouragé le financement par l’USAID...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut