Jean-Pierre Lafon, ambassadeur de France au Liban entre 1994 et 1997, a été l’artisan de la création de l’École supérieure des affaires (ESA). Trait d’union entre Jacques Chirac et Rafic Hariri, il obtient rapidement l’aval des deux hommes pour créer une école de management qui lui paraît indispensable dans un pays de commerçants chevronnés. Il n’en fallait pas plus pour que le projet de vendre le site sur lequel se trouve aujourd’hui l’ESA soit abandonné et que le souhait de Lafon d’accompagner la reconstruction du Liban prenne forme. Dans les bureaux de l’ESA, Lafon, aujourd’hui âgé de 85 ans, livre des souvenirs encore très précis.
L’OLJ : Comment est née l’idée de la création de l’ESA ?
Jean-Pierre Lafon : Je suis arrivé au Liban par le plus pur des hasards. Dominique de Villepin, alors directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères de l’époque, me laisse 12 heures pour décider si je veux m’y rendre afin de remplacer l’ambassadeur Michel Chatelais, atteint d’un cancer. Je dis oui tout de suite, sans rien connaître du pays. J’arrive au Liban avec deux idées : premièrement, je serai l’ambassadeur de la reconstruction ; deuxièmement, je veux palper le terrain. J’avais quasiment carte blanche.
Je parcours 400 km dès le premier week-end. J’arrive sur le terrain de Clemenceau, à moitié endommagé et miné. Je décide que l’ambassade n’occupera plus un terrain de 3,2 hectares. Et puis je constate qu’il n’y a pas au Liban de véritable école de management, dans un pays qui repose sur le commerce. Un potentiel à ne pas négliger.
Je prends rendez-vous avec Rafic Hariri, alors Premier ministre, qui donne son accord et me demande de rencontrer le gouverneur de la Banque du Liban, dont j’obtiens également l’approbation. J’appelle la Chambre de commerce de Paris, qui se montre d’emblée très enthousiaste. Le directeur des études arrive au Liban avec un collaborateur, rencontre le mohafez de la ville (gouverneur), et en l’espace d’un an, le programme est mis au point.
À Paris, le ministère du Budget s’oppose au projet et on me dit qu’il faut vendre le terrain pour 400 millions de francs. Nous sommes en avril 1996. Jacques Chirac doit se rendre au Liban. Il appelle Rafic Hariri et lui en parle : c’était gagné. Quelques jours plus tard, la convention est signée en leur présence.
À quoi attribuez-vous le succès de l’ESA ?
La réussite de l’ESA tient aux trois directeurs qui se sont succédé à sa tête. Roger Ourset, le premier, a posé des bases solides et mené à bien des projets structurants. Puis Stéphane Attali, une personnalité exceptionnelle, en prend les rênes à 38 ans et les garde pendant une décennie, avant de décéder d’une tumeur. Enfin, Maxence Duault, qui avait travaillé avec Attali, arrive au moment opportun et se révèle être l’homme de la situation.
Qu’est-ce qui explique pour vous que l’ESA ait réussi à traverser toutes ces crises ?
C’est pour moi la force du management et des équipes libanaises qui entourent le directeur. Et cela va plus loin que ça : c’est tout simplement la force des Libanais, pour qui la vie l’emporte toujours sur tout le reste. Et puis, peut-être aussi, le côté libanais des directeurs français.
Quel est le grand atout de l’ESA ?
Trente ans plus tard, l’ESA est au cœur d’un vaste réseau de chefs d’entreprise et de circuits économiques, au Liban comme à l’étranger, notamment grâce à sa diaspora. C’est le fruit du travail accompli, en particulier, par les deux derniers directeurs.
Quel avenir souhaitez-vous pour l’ESA ?
L’ESA, comme le monde, est confrontée à de nouveaux défis technologiques, notamment l’intelligence artificielle et, demain, l’informatique quantique. J’en avais déjà parlé avec Stéphane Attali à Paris, qui avait créé SmartESA, l’incubateur-accélérateur de start-up de l’école, et je constate que Maxence Duault, l’actuel directeur général, avait déjà engagé l’établissement sur les enjeux liés à l’intelligence artificielle.
Craignez-vous ces avancées technologiques ?
Non seulement elles ne me font pas peur, mais elles ont été un moteur pour créer des écoles en phase avec l’évolution du monde, des techniques de management et des technologies. C’était le point de départ : créer une école qui serve de référence. C’était aussi la volonté de donner une autre image de la France.
Pensez-vous que la manière d’enseigner le management aujourd’hui est vouée au changement au vu des progrès technologiques en cours ?
Oui, certainement. Les changements sont permanents, le monde évolue sans cesse et, surtout, il est très instable. Qui mieux que les Libanais connaît cette instabilité, qui est aussi celle du Moyen-Orient, dont je ne parle même pas ? Mais l’ESA est déjà en prise avec ces changements perpétuels : c’est là toute sa force d’adaptation ! Il n’y a pas, au Liban, voire ailleurs, beaucoup d’institutions en phase avec l’évolution du monde, et la symbiose avec les grandes écoles de commerce dépendant de la Chambre de Commerce de Paris garantit cette capacité d’évolution. Je pense d’ailleurs que cela va donner lieu à une véritable fertilisation croisée. Même les grandes écoles françaises ont des choses à apprendre de ce qui se fait ici !

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