Le chef du Hezbollah de l’époque, Hassan Nasrallah, entouré de gardes du corps, prend la tête d’un rassemblement de plusieurs milliers de chiites dans la banlieue sud de Beyrouth, le 10 juillet 1992. Ramzi Haïdar/Archives AFP (FILES) In this file picture dated July 10, 1992, Lebanon's Hezbollah chief Hassan Nasrallah (C), surrounded by bodyguards, leads a gathering of thousands of Shiite Muslims in the southern suburbs of Beirut, during a Ashura rally which marks the seventh century death of Prophet Mohammed's grandson Imam Hussein. - Hezbollah vowed on September 30, 2024 to keep fighting Israel and said it was ready to face any ground operation into Lebanon, after its leader was killed in an air strike that dealt the group a seismic blow. (Photo by RAMZI HAIDAR / AFP)
Qui n’a pas vu la vidéo montrant le jeune Hassan Nasrallah, vers le milieu des années quatre-vingt, dévoiler dans un discours son credo en faveur d’un État islamique dans lequel le Liban aurait l’honneur de se diluer totalement ? Ces images ont, depuis, été régulièrement diffusées par les détracteurs du Hezbollah, histoire de démontrer qu’en dépit de son évolution en façade, rien ne pouvait fondamentalement changer au « parti de Dieu ». Quelques années après cette profession de foi, très exactement en 1992, le jeune révolutionnaire à l’apparence mi-mollah iranien, mi-Che Guevara deviendra secrétaire général du parti. Commence alors pour lui et sa formation un cheminement qui les conduira tout de même loin, très loin, des aspirations tranchées des débuts.
Lorsque Nasrallah accède au sommet du parti, le Liban est à peine sorti de la guerre civile. Le Hezbollah est parvenu à une entente fructueuse avec son rival chiite, le mouvement Amal de Nabih Berry, sous l’égide de son parrain, l’Iran, et du principal soutien d’Amal, la Syrie de Hafez el-Assad, laquelle étend au même moment son influence au pays du Cèdre. Cette entente, consignée dans l’accord de Damas (1990), ouvre la voie à un partage des rôles entre les deux frères ennemis : à la formation de Nabih Berry revient la tâche d’investir l’État libanais et de le pomper au profit notamment de la clientèle du futur président du Parlement, notamment au Liban-Sud ; et au Hezbollah la mission de revêtir les habits d’une « résistance » anti-israélienne destinée à fournir à la République islamique une frontière virtuelle avec l’État hébreu pour lui permettre de promouvoir sa défense de la cause palestinienne et donc d’accroître son influence dans le monde arabe. À l’époque, l’État hébreu occupe une bande frontalière dans le Sud, reliquat de la dernière invasion du Liban en 1982 qui avait pour objectif de démanteler l’infrastructure militaire de l’OLP.
Tout en étant continuellement soumis aux ordres en provenance de Téhéran, le nouveau secrétaire général va peu à peu adapter son discours de manière à, d’une part, modifier radicalement la perception que les Libanais dans leur ensemble se sont faite du Hezbollah – celle d’une formation qui cherche à islamiser le pays –, et d’autre part, à établir vis-à-vis d’Israël une stratégie tenable dans la durée. Pour cela, Nasrallah va mettre en œuvre une politique suivant deux axes, dont la substance est puisée aux sources du Barada, auprès du véritable maître du Liban à l’époque, Hafez el-Assad.

Soldat de l’alliance des minorités
Le premier axe consistera donc à tout faire pour changer l’image très négative du « parti de Dieu » dans l’opinion publique libanaise. Ce changement repose sur une idée toute simple, qui sera martelée à plusieurs reprises : le Liban étant un « cas spécial », le projet de sa dilution dans un État islamique plus vaste est remis aux calendes… iraniennes ! Mais ce changement n’aura pas lieu très rapidement, parce que l’une de ses conditions, une participation consistante à la vie politique du pays, va se mettre en place avec lenteur, du fait d’abord de la nature même du Hezb : s’agissant en effet d’une organisation semi-clandestine, il est naturellement rétif à se mettre sous les projecteurs ; du fait aussi de la délicate gestion du partenariat avec le mouvement Amal, celui-ci occupant le devant de la scène chiite.
Mais Nasrallah est patient. Il l’est d’autant plus que le marionnettiste de la vie politique libanaise se trouve à Damas et qu’à l’ombre de ce dernier, il n’a pas à se soucier de quelque coup dur en provenance d’autres milieux politiques du pays. L’heure de vérité viendra en 2005, avec le départ des troupes syriennes et la fin de l’hégémonie de Damas au Liban. Isolé face à une formidable coalition chrétienne, sunnite et druze, le Hezbollah s’estime contraint de se jeter tout entier dans la bataille pour sa survie. Pour l’heure, la coalition adverse cherche davantage à le neutraliser qu’à le confronter, afin d’éviter un conflit interne sanglant. Mais il est clair que le statut et les armes de la milice sont dans son viseur. Des lors, on assistera à la vague d’attentats et d’assassinats politiques qui seront imputés au Hezbollah, mais on verra aussi l’effet des leçons de soft power apprises par Hassan Nasrallah auprès de la direction syrienne. Le tribun islamiste des débuts s’est mué en soldat de l’alliance des minorités.
Cette évolution connaîtra une consécration inattendue en février 2006, lorsque le Hezbollah scelle une alliance avec le CPL de Michel Aoun, à l’époque première formation chrétienne du pays. Non seulement la milice sort de son isolement, mais elle bénéficie désormais d’une couverture politique chrétienne l’aidant à légitimer tout ce qu’elle entreprend. Cela commence avec la guerre de juillet 2006 contre Israël et se poursuit avec le coup de force à Beyrouth-Ouest et dans la Montagne en 2008, un coup de force qui permettra au Hezb d’imposer ses vues sur le mode de gouvernement du pays. Plus tard, en 2014-2017, le parti de Hassan Nasrallah se paiera même le luxe de se présenter en défenseur de la diversité religieuse en s’opposant aux jihadistes sunnites venus d’Irak et de Syrie. Il faut dire que l’évolution de la guerre dans le pays voisin depuis 2011-2012 l’a bien aidé, dans la mesure où ces jihadistes ont totalement éradiqué les forces laïques qui dominaient lors des premiers temps de la révolte syrienne les rangs des opposants au régime de Bachar el-Assad.
Une double obsession
Quant au deuxième axe, il touche à la stratégie vis-à-vis d’Israël, tâche principale du Hezbollah au service des objectifs régionaux de l’Iran. Là aussi, Hassan Nasrallah, aussitôt arrivé à la tête du parti, se met à l’école de Hafez el-Assad. Pour comprendre de quoi on parle, il faut remonter au coup d’État qui a porté ce dernier au pouvoir à Damas, en novembre 1970. Baasiste de la première heure, Assad avait déjà accédé à des responsabilités officielles au moment de l’arrivée du parti à la tête de l’État syrien, en 1963, lors d’un premier putsch qui sera, trois ans plus tard, suivi d’un autre. Celui-ci écarte les chefs historiques civils du Baas au profit des militaires, parmi lesquels Salah Jedid, qui sera l’homme fort de la Syrie, et Hafez el-Assad, qui devient ministre de la Défense. Quatre ans plus tard, Assad mène son « mouvement correctif » et jette en prison Jedid et le président Noureddine Atassi.
Secoué par la terrible défaite face à Israël lors de la guerre des Six-Jours, en juin 1967, le nouveau dirigeant a une double obsession : revêtir les habits d’un héros arabe tout en évitant de se laisser entraîner malgré lui dans des guerres contre l’État hébreu. D’où ce « mouvement correctif » par lequel il entend se débarrasser de ses collègues trop aventuristes à son goût. Mais pour satisfaire sa première obsession, il lui faut tout de même se lancer dans un conflit avec Israël, mais juste un seul et le plus limité possible. Le raïs égyptien Anouar el-Sadate lui en fournira l’occasion, en octobre 1973. Les deux hommes cherchent à regagner du prestige après l’humiliante débâcle de 1967. Ils ont pour cela besoin d’un coup d’éclat qui ferait l’affaire, même si le conflit devait se terminer par une nouvelle défaite militaire. La défaite sera en effet au rendez-vous, mais le coup d’éclat aussi, Israël ayant été surpris dans une impréparation quasi totale par la soudaine offensive égypto-syrienne du 6 octobre. Et dans la conscience arabe, le revers militaire ne pèsera pas autant que cette capacité à tromper la vigilance de l’ennemi.
Cependant, les objectifs de Sadate et d’Assad ne sont pas les mêmes. L’Égyptien entend rétablir la dignité de son pays pour être en mesure de le conduire vers la paix avec l’État hébreu. C’est ce qui se produira au bout du compte. Le Syrien, lui, n’est pas intéressé par la paix. Du moins pas à ce stade. Il désire seulement se parer d’un titre de gloire pour pouvoir consolider son pouvoir dans son pays, mais aussi dans le voisinage de la Syrie, tout en ne guerroyant plus contre Israël. Pour cela, il lui faut forger un semblant de doctrine : ce sera la fameuse « parité stratégique », par laquelle Assad entend geler militairement le conflit avec l’État hébreu jusqu’à ce que l’armée syrienne ait les moyens de faire la différence. Autant dire jamais, vu le contexte géopolitique de l’époque. Un contexte aggravé par le fait qu’Assad lui-même, désireux de ne pas se lier les mains, résistait aux pressions exercées par Moscou pour l’amener à signer un traité de défense entre la Syrie et l’URSS.
Vingt ans plus tard, Hassan Nasrallah retiendra la leçon. Il ne peut certes pas échapper aux directives et injonctions de Téhéran lorsqu’il s’agit de titiller Israël – c’est après tout le rôle principal imparti à sa milice –, mais il va s’acquitter de sa tâche de manière à se forger une stature de « héros résistant » tout en cherchant à éviter les glissades. Il en sortira le dogme de « l’équilibre de la dissuasion », dont l’objectif est de suggérer, en quelque sorte, que le Hezbollah résiste face à Israël même lorsqu’il ne fait rien. Tout à fait comme Assad qui voulait laisser croire qu’il menait le combat de la « nation arabe » contre l’ennemi israélien sans même avoir à tirer une balle en direction du Golan syrien occupé et annexé par l’État hébreu.
Les succès, puis la chute
Il faut dire que la médiocrité de l’engagement israélien au Liban-Sud, à plusieurs reprises (1996, 2000 et 2006), a aidé le Hezbollah à consacrer cette formule et à la rendre crédible jusqu’à un certain point. Ainsi, les « arrangements d’avril » 1996, par lesquels les deux belligérants conviennent indirectement de ne plus cibler les civils des deux côtés de la frontière, donnent le sentiment que le Hezb s’est imposé comme acteur incontournable. Le retrait unilatéral d’Israël en 2000 de la bande frontalière fournit l’occasion à la milice de se poser à peu de frais en libératrice du territoire. En 2006, le matraquage israélien est massif et violent, mais c’est le Liban qui y perd plus que le Hezbollah. Et puis l’État hébreu accepte de mettre fin au conflit sans avoir réalisé l’objectif qu’il s’était fixé : en finir avec le « parti de Dieu ».
Ces trois « victoires » consécutives – qu’il convient naturellement de relativiser – permettront à la formation de Hassan Nasrallah de geler quasiment toute activité militaire face à Israël pendant 17 ans sans perdre le qualificatif de « résistance » auprès d’une bonne partie de l’opinion publique libanaise. Les leçons de Hafez el-Assad ont porté. La participation du Hezb à la guerre en Syrie aux côtés du régime de son fils Bachar va certes affecter la popularité de la milice chiite au sein du monde arabe sunnite, mais c’est encore une fois le Liban qui en paiera le prix avec la détérioration des rapports entre Beyrouth et les monarchies pétrolières du Golfe.
Survient le 7 octobre 2023, qui va changer la donne. L’ouverture le lendemain par le Hezbollah d’un front au Liban-Sud en soutien à Gaza marquera le début de la fin pour le dogme de « l’équilibre de la dissuasion ». Cependant, cela ne se fera pas instantanément. Trop occupé à matraquer le territoire palestinien, Israël donne le sentiment les premiers temps qu’en ce qui concerne le Liban-Sud, la situation demeure réversible pour peu que le Hezb accepte de dissocier les deux fronts. Ce serait dans ce cas un engagement limité qui se terminerait, comme lors des conflits précédents, par des arrangements pouvant être présentés par la milice comme une « victoire » à exploiter sur le plan intérieur. Mais la République islamique en décidera autrement. Pour Téhéran, il n’est pas question de dissocier le front du Liban-Sud de celui de Gaza, tout comme il n’est pas question que la confrontation monte à un point où l’Iran devrait intervenir directement dans le conflit. Le Hezbollah se retrouve donc coincé entre deux exigences également dommageables pour lui : la concomitance avec Gaza signifie que pour Israël la milice chiite est désormais aussi dangereuse que le Hamas palestinien et devrait donc subir le même traitement ; et la retenue veut dire que le Hezb accepte d’emblée d’enterrer le concept d’« équilibre de la dissuasion ». Cette situation dure plusieurs mois, d’octobre 2023 à la fin juillet 2024, lorsque Israël cible le chef militaire Fouad Chokor dans la banlieue sud de Beyrouth. Cet assassinat marque le moment où le sort du Hezbollah paraît scellé.
On pourra certes arguer qu’en tout état de cause, les fondements sur lesquels repose depuis le début la démarche du Hezbollah sont tels qu’elle ne pouvait que mener droit dans le mur un jour ou l’autre, tout comme le régime des Assad a fini par tomber, presque de lui-même, en Syrie. Oui et non. Qui pouvait penser, avant le 7 octobre 2023, et encore davantage avant le 2 mars 2026, que la déconfiture de la milice chiite serait à ce point irréversible et somme toute fulgurante, alors même que son parrain iranien continue vaille que vaille de résister face à l’hyperpuissance planétaire ? Téhéran survivra, d’une manière ou d’une autre, quelle que soit l’issue du conflit en cours. Haret Hreik, elle, ne sera plus jamais la même.