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Culture - Rentrée Littéraire

Dans « Une maison au Levant », Carole Dagher raconte ce que la guerre laisse derrière elle

Entre exil et retour, l’écrivaine libano-française fait d’une demeure familiale dans la montagne libanaise le cœur d’un roman où l’intime se confronte aux soubresauts politiques d’un pays miné par la corruption et les ambitions véreuses.

Dans « Une maison au Levant », Carole Dagher raconte ce que la guerre laisse derrière elle

Pour l'illustration de couverture d' « Une maison au Levant », Carole Dagher a choisi une reproduction d'une peinture de maison libanaise signée Moustapha Farrouk. Photo Carole Dagher

Elle avait choisi de s’installer en France, de tourner le dos au Liban, de ne plus se laisser circonvenir par son charme vénéneux et ses promesses de paix jamais tenues. Avec son mari français Yann et leur fils Michel, Léna, journaliste franco-libanaise, pensait s’être prémunie contre les désillusions et les dangers qui avaient rongé sa relation à sa terre natale. Revenue de ses espoirs en un avenir meilleur, elle avait choisi de vivre une citoyenneté normale, dans un pays où l’avenir ne ressemble pas à une balade sur le fil du rasoir. Elle s’était même trouvé un ancrage de substitution dans cette Bretagne aux traditions préservées d’où est originaire son mari.

Quatorze ans plus tard, l’actualité libanaise lui rejaillit pourtant à la figure, comme un coup de poing. Celui brandi par les manifestants de la « thaoura », la révolte du 17 octobre 2019. Un appel au changement qui réanime sa fibre patriotique. Un coup de fil de Bob, un ami de jeunesse menacé en raison de ses engagements politiques, il n’en faudra pas davantage pour la décider à prendre le premier vol pour Beyrouth.

Ce retour dans un pays quitté depuis longtemps agira sur elle comme un retour vers soi. Dans une capitale dévastée par une tragédie sans nom, comme dans son village de montagne, berceau de la maison familiale que menace de lui arracher Fadi, figure trouble de sa jeunesse, Léna se confronte aux fantômes du passé et aux souvenirs des blessures enfouies. Mais aussi à ses propres questionnements identitaires : qu’est-ce qui nourrit le sentiment d’appartenance à un pays, un lieu, une famille, une maison ? Et peut-on vraiment tourner le dos à une terre qui vous a façonné ?

L’appel des racines

Après avoir puisé dans l’histoire la matière de ses précédents romans, Carole Dagher prend avec Une maison au Levant, qui vient de paraître aux éditions du Cerf, le virage de la fiction contemporaine. Mais elle ne délaisse pas pour autant le territoire qui irrigue toute son œuvre : le Liban.

De la trilogie formée par Le Couvent de la Lune (Plon, 2002), Le Seigneur de la Soie (Plon, 2004) et La Princesse des Batignolles (Éditions du Rocher, 2007), jusqu’à L’Invité des Médicis (Philippe Rey, 2020), consacré à la figure de l’émir Fakhreddine II – et couronné en 2021 du prix Michel-Tournier du roman historique –, la journaliste et écrivaine n’a eu de cesse de raconter les périodes charnières de ce petit pays du Proche-Orient au destin singulier.

Et cela à travers des personnages pris dans les intrigues de pouvoir, les guerres, les fidélités, les trahisons et les bouleversements qui ont façonné le Mont-Liban jusqu’à l’avènement du mandat français. Avec Une maison au Levant – qui aurait tout aussi bien pu s’intituler Une maison au Liban –, elle ne déroge pas à cette orientation. À cela près que, cette fois, elle déplace son regard vers l’histoire récente du pays du Cèdre. Celle qui s’ouvre quelques années avant la « guerre de 1975 » et traverse ces dernières décennies.

Une fiction aux échos d’un vécu

« Ceci est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite. » Malgré cette mention de précaution imprimée en page de garde, il est difficile, lorsqu’on connaît un tant soit peu Carole Dagher, de ne pas percevoir dans ce récit les échos d’un vécu. Tout au moins d’un itinéraire partagé entre l’auteure et son héroïne : le journalisme, entamé dans les années 1980 à L’Orient-Le Jour, un séjour universitaire aux États-Unis – Carole Dagher est chercheuse associée à Georgetown University –, puis l’installation en France, où elle a occupé pendant plusieurs années le poste d’attachée culturelle à l’ambassade du Liban, parallèlement à son activité de romancière et d’essayiste. Tout en gardant un profond ancrage à ses racines par le biais d’une maison de montagne dans laquelle, comme Léa, elle vient se ressourcer et écrire.

Autant d’expériences personnelles dont elle semble s’être nourrie pour dessiner le portrait d’une femme d’engagement et d’idéaux… une femme de la génération sacrifiée. Celle qui est née quelques années avant la guerre et n’aura connu le Liban que sous le prisme des épisodes de violence, de crises et de bouleversements politiques. Une génération qui a tissé avec le pays un attachement paradoxal, fait tout à la fois d’amour, de douleur et d’éloignement. Un attachement éprouvé dans les affres des « allers-retours » des expatriés, de leur choix de partir et leur désir, jamais tout à fait éteint, de revenir.

« Je ne me souviens pas d’avoir traversé une décennie paisible », dit Léna, qui puise sa force dans cette maison familiale, son point d’ancrage, son dernier lien au pays. C’est là que toute identification entre l’auteure et son héroïne s’arrête. Car si Carole Dagher admet que « l’on ne parle bien que de ce que l’on connaît », elle assure cependant que le trio Bob, Fadi et Léna au cœur du roman est une pure fiction.

Portée par une écriture ample, incarnée et poétique à la fois, Une maison au Levant entremêle destinée individuelle et réalité collective. Déchirée entre cette douce France où elle a choisi de vivre, auprès de son mari et de son fils, et ce Liban incandescent dont le terreau culturel et affectif continue de la façonner, Léna se trouve prise dans un dilemme intime qui dépasse bientôt sa seule trajectoire. Car son retour au pays ouvre aussi la voie à une plongée au cœur d’une société façonnée par les jeux de pouvoir, les compromissions et les assassinats politiques.

Une radiographie intime du destin d’une femme et d’un pays

De la guerre à l’exil, de la mémoire individuelle au récit des soubresauts d’un pays miné par les ambitions véreuses et la corruption, Carole Dagher décrit, à travers les personnages et les situations qu’elle met en scène, les ressorts d’une corruption généralisée qui gangrène les institutions, les hommes au pouvoir et même… l’opposition.

Sans jamais transformer ses pages en essai politique, la romancière donne ainsi à voir, au plus près des trajectoires individuelles, les mécanismes d’un système libanais qui, derrière les discours et les postures, repose sur un écheveau de faux-semblants, de loyautés changeantes et d’intérêts particuliers. Un système où les convictions affichées se heurtent constamment aux rapports de force et aux fidélités communautaires. Cette plongée dans la réalité politique libanaise ne sacrifie pas pour autant la chair romanesque du destin de femme qu’elle dépeint, avec ses fluctuations identitaires et amoureuses, son rapport à la maternité ou encore ces combats qui, en traversant sa vie, y ont laissé leurs traces…

« Des maisons abandonnées, des absents, des amis, de la famille et des loyautés déchirées », énumère Carole Dagher. Qui confie avoir surtout voulu explorer « ce que la guerre fait aux lieux, aux liens, aux corps et aux fidélités ». Voilà, en réalité, le véritable objet de ce roman : une radiographie intime des convulsions d’un pays qui fut un temps terre de bonheur.

Rencontre dédicace en musique
Carole Dagher signera son roman « Une maison au Levant » (éd. du Cerf ; 373 pages) le mercredi 23 septembre à 18h, au musée Sursock à Beyrouth. La séance de dédicace sera accompagnée de lectures et de moments musicaux, organisés en partenariat avec Beit Tabaris. Avec une performance notamment du violoniste Mario Rahi. Entrée libre.
Elle avait choisi de s’installer en France, de tourner le dos au Liban, de ne plus se laisser circonvenir par son charme vénéneux et ses promesses de paix jamais tenues. Avec son mari français Yann et leur fils Michel, Léna, journaliste franco-libanaise, pensait s’être prémunie contre les désillusions et les dangers qui avaient rongé sa relation à sa terre natale. Revenue de ses espoirs en un avenir meilleur, elle avait choisi de vivre une citoyenneté normale, dans un pays où l’avenir ne ressemble pas à une balade sur le fil du rasoir. Elle s’était même trouvé un ancrage de substitution dans cette Bretagne aux traditions préservées d’où est originaire son mari.Quatorze ans plus tard, l’actualité libanaise lui rejaillit pourtant à la figure, comme un coup de poing. Celui brandi par les manifestants de la «...
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