Rencontre entre Walid Joumblatt et le père Boulos Naaman à Moukhtara. De gauche à droite : MM. Walid Joumblatt, Marwan Hamadé, le père Boulos Azzi, M. Michel Eddé, le R. P. Boulos Naaman et M. Hani Salam, le 5 juin 1981. Photo Archives L’Orient-Le Jour
Ancien supérieur général de l’ordre libanais maronite (1980-1986), décédé vendredi à 94 ans, l’abbé Boulos Naaman fut l’une des figures religieuses et intellectuelles les plus engagées politiquement durant la guerre civile (1975-1990). Membre du Front libanais, farouche opposant à la présence armée palestinienne et acteur de la candidature de Bachir Gemayel à la présidentielle de 1982, le moine et historien fut à la fois témoin et protagoniste d’une période sur laquelle il reviendra ensuite dans ses écrits, depuis une position qu’il qualifiait lui-même d’« observateur engagé ».
Figure du Front libanais
Né en 1932 à Chartoun, dans le caza de Aley, Mgr Naaman entre au noviciat en 1951. Après des études de philosophie et de théologie à l’Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK), il poursuit sa formation à Rome, où il obtient une licence en théologie en 1959, puis un doctorat en histoire à l’Université grégorienne en 1966. De retour au Liban en 1967, il enseigne et occupe plusieurs responsabilités à l’USEK, notamment comme doyen de la faculté des lettres et directeur de l’Institut d’histoire. Élu supérieur général de l’ordre libanais maronite en 1980, il en assure la direction jusqu’en 1986, pendant certaines des années les plus violentes de la guerre.
Son engagement politique prend forme dès la fin des années 1960. Dans le contexte qui suit l’accord du Caire de 1969 et la montée en puissance des organisations palestiniennes armées au Liban, il participe à l'USEK à des rencontres consacrées à la situation du pays et à l’avenir des chrétiens. Elles contribuent à la constitution du Comité de recherches libanaises, qui rassemble religieux, universitaires, juristes et personnalités civiles et participe à l’élaboration d’une partie de la pensée politique du camp chrétien. Avec le déclenchement de la guerre civile, son implication devient plus directe. Mgr Naaman devient l’une des figures du Front libanais, coalition réunissant les principales formations et personnalités politiques chrétiennes de l’époque, autour notamment de Pierre Gemayel et Camille Chamoun.
Un rôle dans la candidature de Bachir Gemayel
La présence palestinienne armée constitue l’un des principaux axes de ses prises de position. En mars 1981, Boulos Naaman la présente comme « le problème crucial du Liban », selon les archives de L'Orient-Le Jour. En mai 1982, il affirme que « la seule solution à la crise libanaise réside dans le départ des étrangers et le désarmement des Palestiniens et leur soumission aux lois libanaises », estimant qu’« il ne saurait y avoir deux armées et deux commandements au sein d’un même État ». Il juge également « inacceptable » que l’action armée palestinienne se fasse « aux dépens du Liban ».
Son appartenance au Front libanais ne l’empêche toutefois pas de maintenir des contacts avec d’autres protagonistes de la scène politique, notamment le leader druze Walid Joumblatt dans le cadre de démarches visant à favoriser l’entente au Liban et se rend également à Damas. Boulos Naaman présente alors le dialogue avec la Syrie comme une nécessité et défend l’« entente nationale », qu’il conçoit comme un « climat global », tout en considérant les interventions étrangères comme un obstacle à sa réalisation.

Sa proximité avec Bachir Gemayel, chef des Forces libanaises (FL), et son rôle dans la promotion de sa candidature à la présidentielle de 1982 constituent l’un des épisodes les plus marquants de son parcours politique. Dans ses Mémoires, L’Homme, la patrie, la liberté, l’abbé Boulos Naaman raconte avoir préparé « dans le plus grand secret » les démarches visant à convaincre, « l’un après l’autre », les dirigeants du Front libanais de soutenir la candidature de Bachir Gemayel.
Lors d’une réunion au cours de laquelle Pierre Gemayel, père de Bachir, propose celle de l’ancien président Camille Chamoun, Boulos Naaman plaide pour l’unité du camp chrétien et présente Bachir comme le « fils de la souffrance maronite », « seul capable de résoudre la crise en instaurant un pouvoir chrétien fort ». Boulos Naaman conserve toutefois son rôle de médiateur au cours du conflit. À la fin de la guerre, lors des affrontements entre l’armée du général Michel Aoun et les FL, il participe à des tentatives de rapprochement entre les deux camps.
Du religieux à l’historien
Après la guerre, Mgr Naaman revient sur cette période avec le regard de l’historien. Dans ses entretiens et ses écrits, il s’interroge notamment sur la capacité des Libanais à construire un État démocratique protégeant tous ses citoyens, à l’abri des hégémonies et des allégeances concurrentes. Il estime que la défense de l’indépendance, de la liberté et de la souveraineté du Liban n’est plus l’apanage d’une seule communauté.
Il met parallèlement en garde contre ce qu’il considère comme une crise du leadership chrétien. Le maintien des chrétiens au Liban ne dépend pas, à ses yeux, de la seule sécurité : il le lie également à l’enracinement dans la terre, au travail et aux perspectives économiques, estimant que l’émigration est aussi alimentée par les crises économiques et le manque de développement.
Historien des maronites autant qu’acteur de leur histoire contemporaine, Boulos Naaman consacre une grande partie de ses travaux à leurs origines, à leur identité et à leur avenir au Liban. Parmi ses ouvrages figure notamment Liban : où vont les maronites ? Il y résumait son attachement à la présence maronite au Liban par une formule : les maronites n'ont qu'« un seul enfant, qui s’appelle le Liban ».
