Marcelle Karam restaurant l’icône de saint Georges terrassant le dragon, dans l’église Saint-Georges de Baskinta. Photo fournie par l'artiste
Le regard attentif et concentré, Marcelle Karam pose délicatement le pinceau avec lequel elle restaure une icône. « J’ai la charge de différentes icônes de l’église grecque-orthodoxe Saint-Georges de Baskinta. Celle-ci représente saint Jean-Baptiste, appelé saint Jean le Précurseur dans la tradition orthodoxe, comme on peut le lire en arabe dans la partie supérieure », indique-t-elle en montrant du doigt les altérations de la partie dorée, les abrasions localisées et les irrégularités de la couche superficielle. « Ces icônes étaient en mauvais état, rongées par les insectes et endommagées par l’humidité. C’est une grande joie de voir réapparaître les détails et les couleurs d’une icône originale, et d’en replacer les feuilles d’or », enchaîne-t-elle avec entrain. Dernièrement, c’est celle du Pantocrator qui l’a le plus émue. « C’est le Christ tout-puissant, ou Christ enseignant, l’un des types iconographiques les plus anciens et les plus vénérés de la tradition byzantine, popularisé par la célèbre icône du monastère Sainte-Catherine du Sinaï », précise la restauratrice, familière du corpus iconographique de l’église Saint-Georges, construite en 1763 sur les vestiges d’une ancienne tour datant de l’époque des croisades. « Ses pièces les plus anciennes datent de la fin du XVIIIe siècle et s’inscrivent dans les traditions melkite et antiochienne. On y trouve plusieurs icônes de saint Georges ainsi qu’une iconostase traditionnelle », ajoute-t-elle.
Selon l’iconographe, sa passion pour les images sacrées remonte à l’enfance. « Mes tantes maternelles sont religieuses et j’ai pris l’habitude de recevoir régulièrement des images du Christ et de différents saints et saintes – et cela continue aujourd’hui ! Certaines étaient très belles et je m’amusais à les reproduire. Elles ont durablement marqué mon imaginaire », se souvient-elle. Tout en enseignant le dessin, Marcelle Karam se forme seule à l’art sacré à travers des ouvrages spécialisés, jusqu’à ce qu’elle reprenne des études d’art sacré à Kaslik, où elle approfondit ses connaissances d’autodidacte en matière de restauration et d’écriture d’icônes.
Rapidement, les commandes s’enchaînent, essentiellement dans son village natal de Baskinta, d’abord pour des églises orthodoxes, dont Notre-Dame de la Dormition. Elle y restaure notamment l’iconostase et La Vierge à l’Enfant (Théotokos), qui appartient au type de la Vierge Hodigitria. « On y voit le Christ assis dans les bras de sa mère, dans une posture hiératique et non naturaliste, typique de l’iconographie byzantine, qui refuse toute forme de pathos. Il est représenté comme le Logos incarné, en majesté dès son enfance », ajoute Marcelle Karam, qui a également participé à la restauration d’icônes et d’autels dans des églises maronites de Baskinta, notamment à l’église Saint-Pierre et à Notre-Dame de l’Assomption.
« La multitude de personnes qui les ont regardées et devant lesquelles elles ont prié avant moi »
Le confessionnalisme n’épargne pas le monde iconographique. « Les icônes byzantines se ressemblent entre elles : elles sont marquées par la richesse, l’art de la feuille d’or et l’utilisation de techniques anciennes, notamment celle de la tempera (ou détrempe), qui implique l’usage de pigments naturels en poudre, minéraux et organiques, pour créer les couleurs. Ce procédé est utilisé depuis le Moyen Âge pour peindre des icônes grecques ou russes », explique-t-elle. Ces pigments sont associés à de l’eau et à un liant, le plus souvent du jaune d’œuf ; cette émulsion sèche très vite et garantit une durabilité exceptionnelle. « La restauration d’une icône implique de respecter le processus créatif initial, qui permet une gradation des couleurs très élaborée. Si la création byzantine arbore une forme de richesse grâce aux feuilles d’or utilisées, les icônes syriaques affichent davantage de simplicité, avec des dorures d’un jaune d’or », nuance-t-elle, tout en rappelant la dimension spirituelle des icônes. « Ce ne sont pas uniquement des œuvres d’art, mais des témoins de foi. En travaillant, j’ai en tête la multitude de personnes qui les ont regardées et devant lesquelles elles ont prié avant moi », confie la restauratrice d’art sacré. Cette activité implique d’ailleurs un rituel observé à travers le monde. « Je m’installe dans un endroit calme, exposé à la lumière du jour, j’allume une bougie, je récite une prière, puis la restauration ou l’écriture peut commencer », détaille l’artiste, qui travaille entre Baskinta et Zalka.

Entre beauté et spiritualité
Cet été, Marcelle Karam est retournée à l’église Saint-Sauveur de Hammana, où elle avait orné l’autel de feuilles d’or une dizaine d’années plus tôt. « De magnifiques balustrades en marbre, réalisées par des sculpteurs druzes, ont récemment été ajoutées et l’on m’a sollicitée pour les orner de feuilles d’or afin d’harmoniser l’ensemble. Il a fallu travailler rapidement pour terminer avant la Fête-Dieu du 5 août, mais j’ai apprécié l’atmosphère festive de ce beau village qui concilie patrimoine et respect de la nature », raconte-t-elle, séduite par le charme de l’édifice, construit en 1901 sur un promontoire dominant la rivière, dans la tradition architecturale locale. « Pendant la restauration, j’ai été frappée par le nombre de touristes venus de pays arabes pour visiter l’église et observer les travaux », ajoute l’iconographe, qui reçoit également des commandes de particuliers. « On me fournit un modèle d’icône et je le reproduis. Mes commandes ne proviennent que du bouche-à-oreille et voyagent un peu partout dans le monde. Je réalise aussi des souvenirs pour des communions et des mariages, ainsi que des bougies-icônes », précise Marcelle Karam, visiblement peu emballée par l’engouement général pour les réseaux sociaux. « J’aimerais créer des icônes originales, mais, pour l’instant, je dois terminer mes chantiers en cours avant de me lancer, à Baskinta, dans la restauration de l’église orthodoxe de Mar Méma, un jeune martyr du IIIe siècle originaire de Cappadoce, qui est aussi le patron des bergers », conclut Marcelle Karam, qui semble avoir trouvé un espace préservé, hors du temps, entre beauté et spiritualité.