Dia Mrad, autoportrait. Photo Dia Mrad
Découvert par L’Orient-Le Jour dans les mois qui ont suivi la tragédie de Beyrouth, le travail de Dia Mrad a d’abord été étroitement lié à l’explosion du 4 août 2020. À l’époque, caméra en bandoulière, le jeune architecte sillonnait les vieux quartiers de la capitale libanaise en scooter, l’œil aux aguets, pour photographier les bâtisses ravagées, aux intérieurs éventrés par le souffle dévastateur venu du port. Ces mêmes bâtisses dont il avait immortalisé quelques mois plus tôt les façades alors décaties mais encore préservées d’ultimes représentantes du charme architectural de la Beyrouth d’antan. Celle d’avant la guerre, avant les spéculateurs et avant ce terrible 4-Août de triste mémoire…
De ce double travail photographique, Dia Mrad avait tiré une série d’images en deux temps (avant et après) révélant l’ampleur des dégâts infligés au patrimoine architectural des quartiers proches du port. Des clichés qui pour certains ont servi de documents-témoins pour la reconstruction à l’identique de nombreux bâtiments détruits. Et qui, repris par de nombreux médias internationaux, sont devenus emblématiques de la catastrophe. À l’instar de la désormais iconique photographie du visage de Gibran Khalil Gibran se profilant sur le mur intérieur d’une villa ancienne éventrée. Une image qui reflétait, au-delà de la destruction matérielle, celle de l’âme même de Beyrouth.
Des images de la démolition aux objets du délabrement
Ce qui n’était au départ qu’une activité parallèle de photographe amateur va, à partir de là, s'affirmer chez Dia Mrad comme une véritable expression artistique. Une évolution que viendra consacrer sa magnifique série sur les silos du port, où avec un regard à la fois sensible et puissant, il transforme les vestiges du drame en paysages d’une saisissante beauté. Un travail qui lui vaudra sa première exposition solo intitulée « The Road to Reframe » (La Route à recadrer), et le fera ainsi entrer véritablement dans la cour des artistes-photographes libanais.

Dès lors, les invitations à participer à des expositions et des foires d’art dans la région vont se multiplier. Sensible aux enjeux liés à la destruction de la mémoire architecturale, le jeune artiste développera notamment, au cours d’une résidence en Arabie saoudite, une installation inspirée des chantiers de démolition de vieux quartiers de Diriyah en vue de leur reconstruction. « À partir d’un groupe d’habitants de ces quartiers qui déploraient de voir disparaître des années de voisinage, j’ai eu l’idée de coller les photos que j’avais prises de leurs habitations avant leur destruction sur des pierres récupérées du chantier », indique-t-il. Une œuvre qui signera sa première incursion dans le monde de l’objet.
Par ailleurs, à chacun de ses retours au pays, Dia Mrad enregistre, caméra à l’œil, le moindre changement dans Beyrouth : prolifération sur ses toits des panneaux solaires, augmentation dans ses rues du trafic des citernes d’eau, vrombissement constant des groupes électrogènes…
Tous ces moyens par lesquels les habitants tentent de suppléer au rationnement toujours plus draconien de l’électricité et de l’eau, ces infrastructures essentielles à la vie des citoyens vont lui inspirer une sorte de cartographie photographique des câbles, réservoirs et panneaux solaires qui envahissent la ville. « L’apparition anarchique sur les toits et dans l’espace urbain de ces dispositifs utilitaires habituellement enfouis ou dissimulés sont le symptôme visible d’un état dysfonctionnel et en crise aiguë », indique l’artiste, qui en fait le sujet d’une série baptisée « Utilities ».
« PSI-01 » design critique...
Présentée sous forme d’installation à Dubaï, elle marquera un tournant dans sa démarche artistique. Sa pratique, jusque-là essentiellement photographique et architecturale, va ainsi s’élargir aux questions sociales et environnementales qui affectent le quotidien de ses compatriotes.

Sa réflexion sur leurs conditions de vie va se prolonger dans sa première véritable création non photographique baptisée PSI-01 (Power Supply Indicator 01). Une pièce totémique de deux mètres de haut, en métal peint, « reliée au système électrique d’un habitat et signale, par une succession de voyants lumineux, si le courant provient du réseau public, du générateur, des panneaux solaires ou s’il est tout simplement absent », explique son créateur.
Au-delà de sa fonction apparente, le dispositif met en scène, par son format d’indicateur monumental, l’une des grandes absurdités du quotidien libanais : le recours simultané à plusieurs sources d’électricité pour obtenir quelques heures fractionnées de courant par jour.
Une œuvre à envisager moins sous le prisme d’un design utilitaire (les informations qu’elle offre peuvent être dispensées dans un simple boitier) que d’une sculpture engagée porteuse d’un regard politique critique sur les défaillances des services essentiels au Liban. Une dimension qui lui vaut d’être sélectionné pour la biennale de Design de Doha au Qatar qui ouvrira ses portes en novembre prochain ainsi que dans la catégorie « Design d’impact » du Prix du design de l’Institut du monde arabe 2026, où il figurait parmi les finalistes aux côtés, entre autres, du potier libanais Christopher Ghoussoub de Foukhar Studio, lauréat de cette catégorie*.
... et rivière de « photos diamants »
Par ailleurs, pris au jeu de la multidisciplinarité, Dia Mrad réunit une nouvelle fois photographie et design dans une création joaillière insolite : Counterfeit Monument I, un collier évoquant une rivière de diamants, où une centaine de reproductions photographiques d’un diamant taillé en cœur se substituent aux pierres précieuses.

Réalisée dans une structure en cuivre plaquée, cette parure de faux diamants questionne ainsi ce qui fait la valeur d’un objet. « Elle suggère notamment que le « signe » du luxe peut être plus influent que la rareté physique du matériau lui-même », signale son concepteur. Une pièce qui fait partie d’une sélection d’une centaine de créations conçues par autant d’artistes, architectes, designers et créateurs internationaux (parmi lesquels figurent plusieurs Libanais) issus d’horizons étrangers à la joaillerie, invités par l’architecte d’intérieur Gregory Gatserelia et la galeriste Joy Herro à imaginer des bijoux sans pierres ni matériaux précieux. Leur exposition se tiendra à partir du 22 septembre au sein de la galerie The Great Design Disaster à Milan.
*Les œuvres des finalistes des différentes catégories du Prix du design 2026 de l'IMA sont exposées du 10 au 20 septembre au sein de l’institution parisienne.