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Moyen-Orient - Éclairage

Pourquoi l’Allemagne est-elle si pro-israélienne ?

Alors que les autorités israéliennes sont accusées de génocide à Gaza par plusieurs organisations internationales, Berlin s’est distingué au cours des trois dernières années par la constance de son soutien.

Pourquoi l’Allemagne est-elle si pro-israélienne ?

Le drapeau allemand flotte devant le bâtiment abritant le Bundestag à Berlin. Photo d’archives David Gannon/AFP

Le 6 septembre 2026, l’AfD a remporté 43,8 % des voix en Saxe-Anhalt, Land situé dans l’est de l’Allemagne. Avec 39 sièges sur 83, elle a manqué de peu la majorité absolue, mais a signé le meilleur score régional de son histoire, un record pour l’extrême droite allemande de l’après-guerre. Xénophobe, travaillée par le nationalisme völkisch et un antisémitisme explicite ou codé, l’AfD se présente pourtant – du moins partiellement – comme pro-israélienne depuis l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, érigeant celui-ci en allié contre l’islam.

Une évolution importante pour cette formation, fondée en 2013 et entrée au Bundestag en septembre 2017, qui n’a jamais élaboré de doctrine complète et stable sur le conflit israélo-palestinien. Silencieuse à ses débuts, elle s’enthousiasme ensuite pour le modèle sécuritaire de l’État hébreu, avant d’adopter un positionnement parlementaire très favorable à Tel-Aviv. Toutefois, à partir de 2024, une ligne souverainiste concurrente, beaucoup plus critique, émerge. Ulrich Siegmund, chef de file de l’AfD en Saxe-Anhalt, paraît d’ailleurs lui-même plus isolationniste que pro-israélien. En dépit de ses mutations – et malgré les différentes positions qui cohabitent en son sein –, l’AfD demeure un repoussoir pour la communauté juive locale. Car sans nier officiellement la Shoah, le parti récuse la « culture de la culpabilité » liée au nazisme et réclame « plus de Bismarck et moins de Hitler » dans l’éducation.

En filigrane, ce triomphe semble raconter deux choses : que le « devoir de mémoire » ne fonctionne plus, d’une part, et, dans un autre registre, que la défense inconditionnelle d’Israël, qui traverse presque l’ensemble du spectre politique allemand au nom de cette même mémoire, s’avère inane.

Atteintes à la liberté d’expression

Pour comprendre la place singulière de la question israélienne dans l’histoire du pays, il faut en revenir au 18 mars 2008. Devant la Knesset, Angela Merkel, alors chancelière, affirme que la sécurité d’Israël relève de la « raison d’État » allemande, en vertu de la responsabilité historique de l’Allemagne dans l’extermination systématique de six millions de juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale. « C’est un consensus idéologique hégémonique aux connotations progressistes, qui rallie la gauche derrière les dirigeants nationaux », explique Leandros Fischer, spécialiste des migrations à l’American University of Beirut-Mediterraneo, contacté par L’Orient-Le Jour. L’équivalent, selon lui, de « la laïcité » en France.

Alors que les autorités israéliennes sont accusées de génocide à Gaza par plusieurs organisations internationales, Berlin s’est distingué au cours des trois dernières années par la constance de son soutien. Selon le Sipri (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm), il a fourni 31 % des importations israéliennes d’armes majeures entre 2021 et 2025, derrière les États-Unis. Malgré la suspension partielle et temporaire de certaines livraisons en 2025, les deux pays ont encore signé, en janvier 2026, un accord renforçant leur coopération en matière de sécurité et de cybersécurité. En interne, le conflit a gagné les universités, les musées et les institutions culturelles. En 2019, le Bundestag avait déjà qualifié d’antisémites les argumentaires et les méthodes du mouvement BDS (boycott, désinvestissement et sanctions), recommandant d’écarter de certains financements publics les organisations qui le soutiennent.

Depuis 2023, des organisations de défense des droits humains ont documenté des interdictions de rassemblements, des restrictions sur les slogans et des interventions policières visant particulièrement les mobilisations propalestiniennes, y compris à l’égard des personnes juives critiques d’Israël. À titre d’exemple, selon la Diaspora Alliance, 84 cas majeurs de déprogrammation culturelle ou d’annulation d’événement ont été recensés en 2023 à la suite des attaques du 7-Octobre. Et parmi ces incidents, un quart visaient spécifiquement des artistes, des auteurs ou des organisations juifs. À la fin de cette même année, les autorités chrétiennes-démocrates de Saxe-Anhalt sont en outre allées jusqu’à subordonner la naturalisation à une reconnaissance écrite du droit à l’existence de l’État d’Israël. Sur l’ensemble du spectre politique, les discours anti-immigration ou culturalistes puisent une partie de leur légitimité morale dans la défense de l’État hébreu.

Arrangement tacite

Pourtant, contrairement à un récit répandu, la République fédérale n’est pas née d’une reconnaissance lucide de la Shoah. L’après-guerre a aussi été celui des silences, des amnisties et de la réintégration d’anciens nazis dans l’administration, la justice, la diplomatie et l’université. L’alliance nouée dans les années 1950 entre la RFA et Israël reposait, rappelle Leandros Fischer, sur un échange : une aide économique et militaire présentée comme une réparation, contre l’intégration de l’Allemagne de l’Ouest au bloc occidental. Encadré par les États-Unis, l’accord devait aussi apaiser les craintes françaises d’un réarmement allemand. « La culpabilité de l’Allemagne dans la Shoah était officiellement reconnue, mais rejetée sur quelques brebis galeuses : Hitler et les SS avaient déshonoré la nation, tandis que les soldats de la Wehrmacht étaient dépeints comme d’honnêtes hommes qui n’avaient fait que leur devoir. »

Côté israélien, la mémoire et les réparations ont parfois cédé face à d’autres priorités. Lors du procès d’Adolf Eichmann, haut fonctionnaire nazi directement impliqué dans la Shoah, le chancelier Konrad Adenauer craignait que les audiences ne révèlent le passé nazi de son bras droit, Hans Globke. Il a alors obtenu du Premier ministre israélien Ben Gourion qu’il ne soit pas mis en cause, en échange d’une aide accrue à Israël. La RDA, de son côté, s’est proclamée antifasciste par nature et a souvent éclipsé la spécificité de la Shoah derrière le récit héroïque de la résistance communiste. Ce n’est qu’après la réunification que la confrontation au passé nazi est devenue un projet collectif et permanent – jusqu’à constituer, paradoxalement, un motif de fierté nationale.

Un consensus progressivement fissuré

Dans les premières décennies de la RFA, la solidarité avec Israël était particulièrement forte, y compris à gauche. La guerre des Six-Jours, en 1967, marque un tournant : une partie de la gauche commence à lire le conflit à travers l’anti-impérialisme et devient beaucoup plus critique à l’égard de l’État hébreu. Mais les gouvernements – qu’ils soient plutôt sociaux-démocrates ou conservateurs – maintiennent cette relation privilégiée qui suscite plus la même adhésion dans toute la société.

Anecdotique mais révélateur, ce tournant a d’ailleurs fait émerger un clivage, largement propre à l’Allemagne, au sein de la gauche radicale : face à une tradition anti-impérialiste plutôt propalestinienne, le courant antideutsch défend un soutien inconditionnel à Israël au nom de l’antifascisme et de la responsabilité postnazie. Apparue après 1967 puis consolidée par la réunification et la guerre du Golfe, cette fracture continue de structurer certains débats allemands sur le conflit israélo-palestinien.

Dans le récit courant, cependant, l’histoire moralement contraignante de l’Allemagne semble commencer en 1933. Exit son passé impérial et colonial, sa domination, entre 1884 et 1919, des territoires correspondant à la Namibie, à la Tanzanie, au Rwanda, au Burundi, au Cameroun et au Togo actuels, sa guerre d’extermination contre les Ovaherero et les Nama. Certes, ces massacres, souvent décrits comme le premier génocide du XXe siècle, sont aujourd’hui reconnus par le gouvernement allemand. Mais cette reconnaissance ne date que de mai 2021 et la place de ces crimes dans la mémoire nationale – comme les modalités de la réparation – reste disputée.

L’historien Jürgen Zimmerer a décrit un mécanisme de substitution : l’exemplarité acquise par l’Allemagne dans son travail sur la Shoah aurait parfois dispensé le pays d’examiner son colonialisme avec la même intensité. La mémoire devient sélective et hiérarchique, marginalisant les crimes commis en dehors de l’Europe. « Le débat sur les crimes et les spoliations coloniaux joue ici un rôle majeur, explique-t-il dans un entretien donné en 2021. Car s’il y a eu un génocide allemand avant LE génocide – la Shoah –, alors la distinction entre l’histoire allemande ‘‘proprement dite’’ et l’histoire nazie devient encore moins convaincante. »

Le miroir de 2015

Cette politique mémorielle apparaît plus clairement lorsqu’on la confronte à l’Allemagne de 2015. Le 5 septembre, des trains transportant des réfugiés, dont beaucoup venaient de Syrie, entrent en gare de Munich. Sur les quais, des habitants applaudissent et brandissent des pancartes « Refugees Welcome ». Quelques jours auparavant, Angela Merkel a prononcé la formule qui résume toute une époque : « Wir schaffen das » – « Nous y arriverons ».

Cela façonne alors l’image d’une Allemagne humanitaire : le pays n’est plus celui des trains menant aux camps, mais celui des trains accueillis par des citoyens solidaires. La mémoire du crime devient un devoir d’hospitalité. « Beaucoup d’Allemands ordinaires ont éprouvé une certaine fierté d’être, pour une fois, associés à une attitude humaine et accueillante envers les étrangers », résume Leandros Fischer.

Mais cette place offerte aux nouveaux arrivants a ses conditions implicites. En 2020, le poète syro-palestinien Ramy al-Asheq, arrivé en Allemagne en 2014 et fondateur du journal arabophone Abwab, observe que l’intérêt allemand pour les auteurs syriens portait parfois moins sur leur littérature que sur les récits attendus de souffrance, de fuite et de salut européen : « Racontez-nous combien vous avez souffert et combien l’Europe vous a sauvés. »

Après le 7-Octobre, la place accordée à ces voix s’est encore rétrécie. Dans son essai Gaza in Berlin écrit en 2024, l’intellectuel syrien Yassine al-Haj Saleh, ancien prisonnier politique installé à Berlin, soutient que la culture mémorielle allemande tend à transférer sur les Arabes la figure du coupable historique. Or les résultats électoraux de l’AfD indiquent que l’antisémitisme et la remise en cause du « devoir de mémoire » imprègnent la société et ne relèvent pas d’un fléau importé.

Le révélateur AfD

« Je ne pense pas que le sympathisant moyen de l’AfD éprouve des convictions très fortes au sujet d’Israël ou de la Palestine, estime Leandros Fischer. Il adhère probablement, en revanche, à la théorie du ‘‘grand remplacement’’ de l’Europe chrétienne par des migrants musulmans, orchestré par une élite occulte – une théorie aux sous-entendus clairement antisémites. Mais tant que son soutien à Israël rendra le parti plus respectable et lui permettra de faire des musulmans et des migrants des boucs émissaires, l’AfD le réaffirmera avec toujours plus de vigueur. »

En 2018, l’ancien président du Parti social-démocrate, Martin Schulz, déclarait : « Avec l’existence d’Israël et la reconnaissance de sa sécurité, notre pays symbolise une rupture définitive avec les crimes et l’état d’esprit des criminels qui ont plongé notre pays et le monde dans la misère. (…) En protégeant Israël, nous nous protégeons des démons du passé de notre propre peuple. » Au lendemain du scrutin de Saxe-Anhalt, la formule prend une tonalité ironique. Israël appartient toujours à la raison d’État allemande, même si cette doctrine est de plus en plus discutée. Mais la formation qui veut libérer l’Allemagne de sa culpabilité historique est, elle aussi, plus forte que jamais – et elle a appris à instrumentaliser la défense d’Israël pour rendre son nationalisme plus acceptable. « Il serait inexact d’affirmer que la Staatsräson et la culture mémorielle du pays sont à l’origine de l’essor de l’AfD, conclut Leandros Fischer. Toutefois, le ‘‘travail de confrontation avec le passé’’ a lamentablement échoué à empêcher l’émergence du premier parti fasciste de masse en Allemagne depuis 1945. »


Le 6 septembre 2026, l’AfD a remporté 43,8 % des voix en Saxe-Anhalt, Land situé dans l’est de l’Allemagne. Avec 39 sièges sur 83, elle a manqué de peu la majorité absolue, mais a signé le meilleur score régional de son histoire, un record pour l’extrême droite allemande de l’après-guerre. Xénophobe, travaillée par le nationalisme völkisch et un antisémitisme explicite ou codé, l’AfD se présente pourtant – du moins partiellement – comme pro-israélienne depuis l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, érigeant celui-ci en allié contre l’islam. Une évolution importante pour cette formation, fondée en 2013 et entrée au Bundestag en septembre 2017, qui n’a jamais élaboré de doctrine complète et stable sur le conflit israélo-palestinien. Silencieuse à ses débuts, elle s’enthousiasme ensuite...
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