Nous avons tant souffert du fanatisme religieux et des vérités absolues qui ont rendu la politique impossible. Notre pays s’est déchiré au nom d’identités menacées, s’est reconstruit à moitié, puis est retombé dans les mêmes peurs. Le Liban change de crise et de dirigeants, mais tourne en rond.
Pourquoi ce pays, riche d’intelligence et d’expérience, n’arrive-t-il jamais à sortir durablement de ses crises ? Pourquoi chaque compromis ressemble-t-il à une trêve et chaque réforme bute-t-elle sur la méfiance ?
J’en suis arrivé à une conviction : nous avons construit la maison avant d’avoir posé ses fondations. Nous avons une Constitution, un Parlement, un gouvernement, des lois et des accords politiques. Nous avons les murs et refait le toit. Mais jamais établi ce qui devait se trouver dessous : un accord incontestable sur les conditions de notre coexistence politique. C’est peut-être pour cela que la maison s’écroule.
La peur est plus ancienne que le confessionnalisme
On présente souvent le confessionnalisme comme la cause de tous nos maux. Il en est un mécanisme central, mais aussi une assurance contre la peur. Tant qu’une communauté pense que son recul démographique peut entraîner sa marginalisation politique, elle cherchera des garanties : quotas, postes réservés, alliances extérieures, blocages, parfois une force propre. Ces réflexes ne disparaîtront pas tant que subsistera cette peur.
Le vrai nœud libanais n’est pas seulement de répartir le pouvoir entre les communautés. La question est plus profonde : comment convaincre chacun qu’il peut devenir démographiquement minoritaire sans perdre politiquement son droit d’exister ?
Tant que le nombre déterminera implicitement le droit, la démographie restera une arme politique : naissances comptées, émigration redoutée, recensements explosifs. Supprimer simplement le confessionnalisme reviendrait à demander à quelqu’un d’abandonner son assurance avant de lui garantir sa maison.
Il faut donc inverser la logique : garantir d’abord la sécurité existentielle, puis réduire les mécanismes confessionnels censés la produire. Pour sortir du confessionnalisme, il faut commencer par le rendre moins nécessaire.
La majorité doit pouvoir gouverner, jamais dominer
Une démocratie n’est pas le droit donné à 51 % des citoyens de tout imposer aux 49 % autres. Une majorité doit gouverner et réformer, sans jamais retirer aux autres leurs droits fondamentaux, leur dignité, leur liberté de conscience ou leur existence politique légitime.
Au Liban, majorité ne doit jamais signifier supériorité des droits. Une communauté plus nombreuse ne devient pas propriétaire du pays. Une minorité peut perdre une élection sans perdre sa place dans la nation. La majorité gouverne, mais elle ne domine jamais ; la minorité peut perdre une élection, mais jamais ses droits.
Cette règle doit aussi protéger l’individu contre sa communauté. Un Libanais ne doit pas être politiquement prisonnier de sa religion. Une communauté est faite d’individus libres ; la protéger ne peut donner à ses autorités un droit supérieur à celui du citoyen.
Le futur pacte doit protéger le citoyen contre la domination et la minorité lorsqu’une majorité menace son existence collective : ni domination de la majorité sur les minorités ni domination de la communauté sur l’individu.
Ne pas transformer la protection en droit de veto
Si chaque communauté pouvait déclarer qu’une loi touche à son existence et opposer automatiquement son veto, nous ne sortirions jamais du système que nous voulons dépasser. Nous donnerions seulement au confessionnalisme un vocabulaire constitutionnel plus élégant.
Il faut donc définir l’intangible : liberté de conscience et de religion, égalité devant la loi, non-discrimination, liberté culturelle, représentation politique effective, protection contre l’exclusion ou la persécution, autonomie des institutions religieuses et culturelles dans le respect des lois communes. Ces droits ne devraient dépendre d’aucune majorité.
En revanche, un nombre déterminé de ministères, de sièges parlementaires, de directions générales ou de fonctions publiques ne peut devenir un droit éternel. Il faut distinguer la garantie de l’existence de la garantie d’un privilège.
Si demain les postes publics sont attribués uniquement selon la compétence, sans considération confessionnelle, est-ce une réforme saine ou une marginalisation possible ? La réponse ne peut dépendre du cri le plus fort ni du veto d’un chef religieux, mais d’un droit clair, d’une jurisprudence claire et d’un arbitre indépendant.
Qui garantit la garantie ?
Une déclaration de principes ne suffira pas. Le Liban a produit de beaux textes. Ce qui lui manque est souvent la force impartiale capable de les faire respecter.
La garantie devrait d’abord être libanaise. Une Cour constitutionnelle, indépendante des partis, des communautés et des gouvernements, devrait pouvoir annuler toute loi violant les droits fondamentaux du citoyen ou menaçant l’existence politique légitime d’une minorité. Son mode de nomination devrait éviter un nouveau partage confessionnel.
Une dimension internationale pourrait ensuite renforcer ce pacte. Il serait contradictoire de libérer les communautés de leurs protecteurs étrangers en confiant leur sécurité à des puissances étrangères. La souveraineté sera consolidée lorsque personne n’aura plus besoin d’aller chercher ailleurs la garantie qu’il ne trouve pas chez lui.
Une Westphalie de Beyrouth, mais pas une copie de 1648
J’ai appelé cette idée la « Westphalie de Beyrouth ». Il ne s’agit pas de prétendre que le Liban ressemble à l’Europe de 1648 ni que les traités de Westphalie auraient inventé en un jour l’État moderne, la tolérance et la souveraineté. L’histoire fut plus complexe.
Westphalie m’intéresse comme symbole : le moment où des sociétés épuisées par les guerres de religion comprennent qu’aucune foi ne peut justifier la domination politique de l’autre. Le Liban a besoin de son propre moment : non pour effacer les religions, mais pour tracer une frontière infranchissable entre la foi et le droit de dominer.
La Convention de Beyrouth pourrait commencer par ce principe : aucune majorité démographique, politique ou religieuse ne peut utiliser son pouvoir pour priver un citoyen ou une minorité de ses droits fondamentaux ni remettre en cause son existence politique légitime.
Si ce principe devient juridiquement garanti, justiciable et imposable par une Cour indépendante, le poids démographique cessera d’être une menace. Lorsque la menace diminue, les quotas peuvent diminuer eux aussi.
La Constitution est la maison. La Convention doit être la fondation.
Une telle convention ne résoudra pas tout. Le Liban devra encore régler les armes et la force légitime, reconstruire une justice indépendante, réformer économie et administration, protéger les droits individuels et l’égalité entre hommes et femmes, décentraliser efficacement, lutter contre la corruption et rétablir la responsabilité des dirigeants.
Mais toutes ces réformes se heurtent à la même question : qui contrôlera l’État demain ? Tant que chaque réforme sera lue comme la victoire d’une communauté sur une autre, le Liban restera prisonnier de ses peurs. La Convention de Beyrouth serait le socle rendant enfin les solutions possibles.
Nous avons trop souvent voulu refaire la Constitution ou redistribuer les fonctions sans traiter ce qui précède. Or une Constitution organise le pouvoir entre des citoyens ayant déjà accepté ses limites fondamentales. Elle ne peut créer seule la confiance nécessaire à leur coexistence si celle-ci n’a jamais été fondée.
Avant de compter les ministères, il faut savoir ce qu’aucune majorité n’aura jamais le droit de retirer à personne. Avant de supprimer les quotas, il faut faire en sorte que leur disparition ne ressemble plus à une disparition politique.
Le véritable objectif n’est pas de donner des droits éternels aux communautés, mais des droits que personne ne pourra abolir. Il ne s’agit pas de promettre une part éternelle du pouvoir, mais de dire à chaque communauté : quel que soit votre nombre demain, personne ne pourra vous effacer ; et à chaque citoyen : quelle que soit votre communauté de naissance, personne ne pourra confisquer ni votre conscience, ni votre liberté, ni votre citoyenneté.
Alors seulement la déconfessionnalisation cessera d’être une menace existentielle. La majorité pourra gouverner sans faire peur. La minorité pourra perdre une élection sans croire qu’elle perd le pays. L’État pourra devenir plus fort que les communautés, sans être perçu comme l’instrument de l’une contre les autres.
Peut-être est-ce cela qui nous manque depuis le début : non pas une
Constitution de plus, un nouveau partage ou un compromis provisoire, mais une fondation commune, suffisamment profonde pour que la maison puisse enfin tenir.
Le Liban n’a pas besoin d’apprendre à vivre sans différences. Il doit apprendre à vivre sans que la différence donne à quiconque le droit de dominer l’autre. C’est là que pourrait commencer, enfin, notre véritable contrat politique.
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