Dans plusieurs villages du Liban-Sud, l’eau n’est plus une simple ressource. Elle est devenue une source d’inquiétude. Aux destructions visibles s’ajoute une menace souterraine : la contamination progressive des aquifères karstiques, qui pourrait durer des décennies. Selon l’ONU, 34 infrastructures hydrauliques – stations de pompage, réservoirs, réseaux – ont été endommagées dans les gouvernorats du Sud et de Nabatiyé, privant plus de 400 000 personnes d’accès à l’eau. Le secteur de l’eau et de l’assainissement cumule 527 millions de dollars de dégâts, sur un bilan de guerre estimé à 14 milliards par la Banque mondiale.
Mais le risque le plus durable est invisible. Le sous-sol du Liban-Sud est constitué de calcaires et de dolomies karstiques. Ces formations, parcourues de fractures et de conduits, sont d’excellents réservoirs. Elles sont aussi des autoroutes pour les polluants. Faute de filtration naturelle, tout ce qui se dépose en surface peut rejoindre les nappes en quelques jours.
Quand les explosions fracturent le sous-sol
Les bombardements ne détruisent pas seulement en surface. Les ondes de choc élargissent les fractures existantes et en créent de nouvelles. Elles modifient la circulation des eaux souterraines et ouvrent des passages directs vers les aquifères. La profondeur de ces perturbations dépend de la puissance des charges. Des modélisations montrent qu’une charge de 500 kg peut affecter la roche jusqu’à 70 m. Une charge de 2 000 kg peut aller jusqu’à 200 m, et 500 m dans les zones très caverneuses.
Pire encore : ces chocs dérèglent l’équilibre hydraulique. Ils peuvent provoquer des effondrements de cavités, modifier l’alimentation des sources, et dans les zones côtières, accélérer l’intrusion d’eau de mer dans les nappes d’eau douce.
Résultat : nitrates, ammonium, hydrocarbures, et surtout métaux lourds – plomb Pb, cuivre Cu, zinc Zn, cadmium Cd, mercure Hg – migrent beaucoup plus vite vers les réserves souterraines.
Un héritage chimique de plusieurs décennies
Les munitions laissent un cocktail complexe. Résidus d’explosifs comme le TNT C7H5N3O6 et le RDX C4H8N8O8, perchlorates NH4ClO4, phosphates, et métaux issus des ogives et des débris.
Dans un milieu karstique, ces composés ne restent pas en surface. Ils s’infiltrent, s’accumulent dans la chaîne alimentaire et posent des risques sanitaires à long terme : troubles neurologiques, rénaux, cancers.
La dépollution est longue et coûteuse. Il faut 3 à 10 ans pour traiter un sol, et 10 à 30 ans pour un aquifère karstique. Les techniques existent : lavage des sols, oxydation in situ, bioremédiation, pompage et traitement par charbon actif ou osmose inverse. Mais le coût peut atteindre plusieurs millions de dollars par hectare. La prévention et la surveillance restent donc les options les plus réalistes.
Surveiller pour protéger
Il est aujourd’hui possible de cartographier les dégâts invisibles. La tomographie sismique détecte les zones fracturées. La tomographie de résistivité électrique repère les voies d’écoulement. Couplées à un suivi hydrochimique régulier des nitrates, de l’ammonium et des métaux, ces méthodes permettent d’identifier les points de connexion entre surface contaminée et nappe.
En attendant, des précautions s’imposent : éviter les forages peu profonds sans analyse, limiter l’exposition aux poussières de décombres, laver les produits agricoles, ne pas cultiver les sols suspects.
Protéger la mémoire du territoire
Dans les zones touchées par les bombardements, il est recommandé d’éviter l’utilisation des forages peu profonds avant analyses chimiques et microbiologiques, de limiter l’exposition aux poussières issues des décombres contenant potentiellement des métaux lourds, de laver soigneusement les produits agricoles et d’éviter la culture des sols suspects avant leur évaluation et leur réhabilitation. L’évaluation des conséquences de la guerre ne peut donc pas se limiter aux dommages visibles. Elle doit intégrer une approche multidisciplinaire associant géophysique, hydrogéologie et chimie environnementale.
Au Liban-Sud, l’eau ne représente pas seulement une ressource naturelle : elle constitue la mémoire du territoire, le fondement de la vie quotidienne et l’une des clés de sa reconstruction. Protéger les nappes souterraines aujourd’hui, c’est préserver l’avenir du Liban-Sud, car aucune reconstruction durable ne pourra s’enraciner sur une terre dont les sources demeurent fragilisées par les séquelles invisibles de la guerre.
Ahmad EL-HAJJ
Professeur des universités en sciences de l’eau et de l’environnement

