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Nos lecteurs ont la parole

Ce qui, certains soirs, m’apaise

Comme beaucoup d’enfants, toute petite, j’avais peur de m’endormir. J’avais l’impression confuse que le sommeil ressemblait à une forme d’abandon, qu’en fermant les yeux je renonçais à une part du contrôle que j’exerçais sur le monde qui m’entourait. Comme beaucoup d’enfants, j’étais persuadée que les choses les plus effrayantes se cachaient dans l’obscurité.

En grandissant, j’ai découvert quelque chose d’à la fois plus simple et plus terrible : les pires choses ne se passent pas nécessairement dans le noir. Elles se passent souvent à la lumière du jour, sous les regards de tous, parfois même avec l’approbation silencieuse de ceux qui les observent.

Lorsque je n’arrivais pas à trouver le sommeil, je demandais à mon père de me raconter des histoires. Mon père est poète. Il est aussi juriste. Pendant environ vingt ans, il a été juge au Liban. Lorsque son imagination refusait de lui fournir des idées, il puisait dans une autre réserve de récits : celle des personnes qui avaient croisé son chemin. Il me parlait alors d’affaires qu’il avait jugées et de décisions qu’il lui avait fallu prendre. Je ne comprenais évidemment pas tout. Pourtant, avec le recul, je crois que c’est comme ça que j’ai découvert le droit : une tentative profondément humaine de répondre à la souffrance, à la violence et à l’injustice sans leur ressembler.

Parmi les convictions qui ont marqué toute sa carrière, il en est une qui m’a particulièrement accompagnée. Mon père a toujours été opposé à la peine de mort. Non pas parce qu’il ignorait la gravité de certains crimes, mais parce qu’il considérait qu’une société se jugeait aussi à la manière dont elle traitait ceux qui avaient le plus gravement failli à ses règles.

Cette idée me paraît aujourd’hui plus pertinente que jamais. La justice n’existe pas pour reproduire la violence qu’elle condamne. C’est sans doute pour cette raison que la nouvelle proposition de loi visant à abolir la peine de mort au Liban est si importante.

Il ne s’agit pas seulement d’une réforme juridique. Il s’agit d’une affirmation morale. Dans une époque où les images de destruction se succèdent au point de risquer de nous anesthésier, choisir d’abolir la peine de mort revient à affirmer qu’aucune circonstance ne saurait nous dispenser de notre humanité. Je connais les failles de mon pays. Il existe pourtant des moments où certaines décisions rappellent ce que le Liban peut être lorsqu’il est fidèle à ses meilleurs principes.

Cette initiative me paraît d’autant plus remarquable qu’elle intervient au moment où d’autres empruntent une direction opposée. L’adoption récente en Israël d’une législation prévoyant l’extension de la peine de mort à certaines infractions commises par des Palestiniens est une mesure profondément discriminatoire. Dans ce contexte, le choix du Liban rappelle que la sécurité et la justice ne se renforcent pas par l’extension du pouvoir de punir.

Cette réflexion dépasse la question de la peine de mort. Elle renvoie à une interrogation sur la manière dont nous traitons celles et ceux que la société préfère souvent oublier. Les prisons libanaises souffrent d’une surpopulation chronique et un nombre important de détenus attendent des années avant même d’avoir été jugés. Pourtant, les réformes actuellement engagées par le gouvernement témoignent d’une prise de conscience encourageante. Les efforts visant à accélérer le traitement des dossiers judiciaires et à améliorer les conditions de détention méritent d’être salués.

Je me suis souvent demandé pourquoi il nous est parfois facile d’oublier l’humanité d’une personne dès lors qu’elle franchit les portes d’un établissement pénitentiaire. Comme si la condamnation effaçait la personne. Or l’État de droit se révèle précisément dans ces espaces où personne ne regarde. Il se révèle dans la manière dont un détenu est nourri, soigné, entendu et jugé. Il se révèle dans notre capacité collective à reconnaître qu’une personne peut être tenue responsable de ses actes sans pour autant être privée de son humanité.

L’abolition de la peine de mort et la réforme du système carcéral procèdent finalement d’une même conviction : la justice est là pour protéger la société tout en préservant ce qui fait sa grandeur morale.

À une époque où beaucoup semblent perdre confiance dans les institutions, dans le droit ou même dans l’idée de justice, je crois qu’il est dangereux de ne voir que les échecs. Car derrière les institutions que l’on critique, parfois avec raison, se trouvent aussi des personnes qui consacrent leur vie à tenter de rendre le monde un peu moins injuste. Elles ne réparent pas toutes les souffrances, mais elles rappellent chaque jour qu’entre l’obscurité et la lumière, il existe encore un choix.

Au moment où j’essaie de tomber dans les bras de Morphée, j’ai toujours beaucoup de mal à m’endormir. Le monde d’aujourd’hui m’effraie sans doute davantage que l’obscurité. Mais savoir qu’il existe encore des personnes qui s’efforcent de répondre au mal autrement que par le mal et à la violence autrement que par la violence me rappelle que tout n’est pas perdu.

Et c’est peut-être cette pensée qui, certains soirs, finit par m’apaiser.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Comme beaucoup d’enfants, toute petite, j’avais peur de m’endormir. J’avais l’impression confuse que le sommeil ressemblait à une forme d’abandon, qu’en fermant les yeux je renonçais à une part du contrôle que j’exerçais sur le monde qui m’entourait. Comme beaucoup d’enfants, j’étais persuadée que les choses les plus effrayantes se cachaient dans l’obscurité.En grandissant, j’ai découvert quelque chose d’à la fois plus simple et plus terrible : les pires choses ne se passent pas nécessairement dans le noir. Elles se passent souvent à la lumière du jour, sous les regards de tous, parfois même avec l’approbation silencieuse de ceux qui les observent. Lorsque je n’arrivais pas à trouver le sommeil, je demandais à mon père de me raconter des histoires. Mon père est poète. Il est aussi...
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