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Moyen-Orient - Éclairage

De Pegasus à Gaza, la portée de la coopération sécuritaire entre le Maroc et Israël

De nouvelles révélations dévoilent l’ampleur de la surveillance organisée par le royaume contre ses opposants, à la faveur d’une collaboration de plus en plus étroite avec Tel-Aviv.

L’ancien ministre israélien de la Défense, Benny Gantz, avec le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, à Rabat, le 24 novembre 2021. Fadel Senna/AFP

Le moment ne pouvait être plus délicat pour Rabat. Alors que le royaume vient d’annoncer sa participation à la future Force internationale de stabilisation (ISF), un organe pensé par Washington pour Gaza, une enquête internationale remet en lumière la face la plus sensible de son partenariat avec Israël, la coopération sécuritaire, à travers laquelle le royaume chérifien a déployé un arsenal de surveillance orwellien.

Les révélations du journaliste marocain Hicham Mansouri ont débouché sur un travail collaboratif au sein d’un consortium de médias coordonné par Forbidden Stories, ce réseau de journalistes internationaux qui poursuivent les investigations de confrères menacés ou assassinés pour leur travail. Elles s’appuient sur le témoignage inédit d’un ancien officier marocain de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST). Le système de surveillance est d’une ampleur rarement documentée, combinant le logiciel espion israélien Pegasus (de 2017 à 2021), ainsi que d’autres méthodes utilisées antérieurement : téléphones préalablement infectés lors de l’achat, interception des communications par l’opérateur Maroc Telecom, micros et caméras dissimulés dans des climatiseurs… Un attirail utilisé contre les voix contestataires du royaume. « Nous espionnons tout le monde », a confié la source au consortium.

Contingent marocain à Gaza

Après les premières révélations du consortium sur l’affaire Pegasus, puissant logiciel d’espionnage numérique qui avait intéressé d’autres pays arabes comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, aucune utilisation de Pegasus n’avait été détectée au Maroc. Les autorités marocaines continuent de rejeter catégoriquement ces accusations. Mais l’appareil sécuritaire aurait maintenu sa surveillance au moins jusqu’en 2024, faisant des nouvelles technologies un instrument central de son contrôle social.

En parallèle, le Maroc cherche à affirmer son rôle régional dans le sillon tracé par les États-Unis. Mercredi, Rabat a annoncé avoir signé un accord de participation à la future Force internationale de stabilisation pour Gaza. Cet organe censé se déployer dans l’enclave pour y désarmer progressivement le mouvement Hamas, à mesure que les troupes israéliennes se retirent, ressemble pourtant à une coquille vide à la mission floue. Initialement prévue pour juin, composée de 20 000 soldats internationaux selon le plan de Donald Trump, elle ne compterait finalement qu’un contingent de 10 à 20 hommes, tous marocains, prêts à intervenir dans la bande de Gaza sans calendrier précis, selon le Wall Street Journal. Le Maroc rejoint ainsi l’Albanie, le Kazakhstan et le Kosovo – tous trois en passe de formaliser leur engagement selon la même source –, le manque de clarté ayant poussé de nombreux États à se désengager du projet. Parmi les États arabes, la crainte d’être perçus comme de nouveaux occupants, voire des acteurs agissant à la solde d’Israël, l’avait emportée.

Le royaume marocain, lui, qui dit s’y être engagé pour la paix et la reconstruction, ne dit mot de la persistance de l’occupation israélienne dans l’enclave, qui grignote aujourd’hui plus de 60 % du territoire, sans signe d’un repli prochain. Le roi du Maroc, Mohammed VI, avait accepté en janvier l’invitation de Donald Trump à rejoindre son « Conseil de la paix », ce comité chargé, entre autres, de faire de Gaza la « Riviera du Moyen-Orient », en tant que « membre fondateur ». Furieux, le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation voit dans cette dernière démarche « un service gratuit donné aux projets sionistes et américains ».

L’affaire offre un nouveau coup de projecteur sur le rapprochement engagé avec Israël depuis les accords d’Abraham de 2020. La coopération entre les deux pays s’est rapidement étendue aux domaines de la défense, du renseignement, de la cybersécurité et de l’industrie militaire. Israël est devenu le troisième fournisseur d’armes du Maroc, tandis que plusieurs entreprises israéliennes ont investi dans des projets militaires sur le territoire marocain. Selon l’ancien agent de la DGST, des ingénieurs de NSO Group, l’entreprise israélienne à l’origine de Pegasus, auraient directement formé des agents marocains aux techniques permettant de prendre le contrôle d’un téléphone sans aucune intervention de son propriétaire. D’autres outils commercialisés par l’État hébreu, comme le logiciel Nighthawk, auraient permis aux services marocains de prendre le contrôle de n’importe quelle caméra de vidéosurveillance.

Surveiller les opposants

Cette proximité assumée avec Israël reste toutefois périlleuse. Elle a certes offert au royaume des victoires de taille, confortant par exemple sa position sur le Sahara occidental, territoire que le Maroc convoite depuis cinquante ans contre le Front Polisario, appuyé par l’Algérie. La normalisation du Maroc avec Israël avait été remerciée par Donald Trump, qui avait reconnu la marocanité du territoire. La France, l’Espagne et l’Allemagne avaient suivi. Mais si Rabat défend officiellement la création d’un État palestinien et préside le Comité al-Qods de l’Organisation de la coopération islamique, la normalisation continue de susciter une forte hostilité dans une opinion publique largement mobilisée en faveur des Palestiniens.

À l’intérieur du royaume, la consolidation de ce rapprochement s’accompagne d’un rétrécissement continu de l’espace accordé à la contestation. Le témoignage de l’ancien agent décrit une surveillance systématique des journalistes indépendants, des militants du Hirak comme des activistes luttant pour l’autodétermination du peuple sahraoui. L’objectif, affirme la source, ne consistait pas seulement à recueillir des renseignements mais aussi à alimenter des campagnes de diffamation, isoler les opposants et décourager leur engagement.

Sans établir de lien direct avec les révélations sur Pegasus, la séquence fait écho à l’actualité judiciaire marocaine. Le rappeur et réalisateur El Mahdi Lyoubi, connu sous le nom de Mehdi Black Wind, a comparu cette semaine détenu devant un tribunal de Casablanca après avoir été empêché de quitter le territoire, sans chef d’accusation. Figure de la scène artistique indépendante et auteur de textes critiques sur les inégalités au Maroc, ses nombreux soutiens voient dans son cas un nouvel exemple de l’érosion des libertés. L’Association marocaine des droits humains voit dans son arrestation la poursuite d’une « politique de restriction des voix critiques ».



Le moment ne pouvait être plus délicat pour Rabat. Alors que le royaume vient d’annoncer sa participation à la future Force internationale de stabilisation (ISF), un organe pensé par Washington pour Gaza, une enquête internationale remet en lumière la face la plus sensible de son partenariat avec Israël, la coopération sécuritaire, à travers laquelle le royaume chérifien a déployé un arsenal de surveillance orwellien. Les révélations du journaliste marocain Hicham Mansouri ont débouché sur un travail collaboratif au sein d’un consortium de médias coordonné par Forbidden Stories, ce réseau de journalistes internationaux qui poursuivent les investigations de confrères menacés ou assassinés pour leur travail. Elles s’appuient sur le témoignage inédit d’un ancien officier marocain de la Direction générale...
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