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L’art de ne pas disparaître

Chère lectrice, cher lecteur,

Il y a des semaines où l’on croit lire quatre articles différents. Et puis, en refermant le journal, on se rend compte qu’ils racontaient tous la même histoire.
Je ne sais pas si c’est un hasard. J’ai plutôt envie de croire que non.
Depuis des mois, on nous abreuve d’images de destructions. Elles sont nécessaires. Elles témoignent. Mais à force de ne regarder que les pierres qui tombent, on finit presque par oublier ce qui reste debout. Pas les bâtiments. Le reste.
Cette semaine, il était justement question de ce « reste ».
À Beit Beirut, ce sont des lettres, des clés, des souvenirs de famille. Rien de spectaculaire. Tant mieux. Parce que la mémoire n’a jamais eu besoin d’effets spéciaux pour faire son travail.
Chez Noha Baz, elle prend le goût d’un plat. C’est fou, au fond, ce qu’une recette peut transporter. Un village entier tient parfois dans une poignée d’épices. Une grand-mère survit dans une façon de rouler des feuilles de vigne. On détruit des maisons beaucoup plus facilement que des gestes.
À Arles, Oriane Ciantar Olive refuse, elle aussi, la facilité. Les ruines du Liban, elle ne les transforme ni en décor ni en esthétique du malheur. C’est suffisamment rare pour être souligné. Aujourd’hui, les images circulent à une vitesse folle. Mais regarder n’est pas forcément voir.
Et puis il y a Béatrice Dalle. Qui aurait pu ne parler que de cinéma, de théâtre ou d’elle-même. À la place, elle raconte un coup de foudre sur les toits de Sabra et Chatila. Voilà qui déroute un peu. Et qui fait du bien. Parce qu’on oublie souvent que le Liban continue aussi à provoquer cela : de l’amour. Pas de la pitié. Pas de la fascination exotique. De l’amour.
En écrivant ces lignes, une idée me poursuit.
Peut-être que le vrai chantier de reconstruction a déjà commencé. Pas celui des grues ni des appels d’offres. Celui des récits.
Les artistes photographient. Les écrivains collectent. Les cuisiniers transmettent. Les comédiens racontent. Chacun, avec les moyens du bord, ramasse un morceau de pays avant qu’il ne disparaisse à son tour.
Cela paraît dérisoire.
Et pourtant, c’est probablement tout l’inverse.
Parce qu’avant de reconstruire un pays, encore faut-il qu’il continue d’exister dans l’imaginaire de ceux qui l’habitent.
Le reste viendra sans doute un jour…

Maya Ghandour Hert
Cheffe du service culturel



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