Un élécteur votant lors des élections municipales au Mont-Liban, le 4 mai 2025. Photo Mohammad Yassine/L'Orient-Le Jour
Les localités de Naamé et de Haret Naamé pourraient bientôt chacune disposer de son propre conseil municipal. Car si ces deux villages (le premier chrétien, le deuxième sunnite) juxtaposés du Chouf étaient gérés par une seule municipalité depuis 1998, le Conseil d'État s'est prononcé pour leur séparation en 2016. Et dix ans plus tard, et après trois prorogations du mandat du conseil municipal, les conditions semblent réunies pour appliquer la décision. Une démarche qui pourrait ranimer des revendications similaires dans d'autres régions, notamment à Beyrouth où le conseil municipal est sous le feu des critiques.
C'est en 2009, après plusieurs années de cohabitation, que les habitants de Naamé ont remis la question de la séparation sur le tapis. « Nous avons relancé cela pour des raisons logistiques, parce qu'il est devenu difficile pour une seule municipalité de répondre aux besoins des habitants », lance un habitant de Naamé, qui a requis l’anonymat. Sauf qu'au-delà de cet argument logistique, il existe clairement des raisons démographiques qui expliquent cette volonté de séparation municipale. « Aujourd’hui, le conseil compte 15 membres (8 musulmans et 7 chrétiens) et cela pourrait changer à l’avenir », raconte cet habitant, qui estime que la séparation ne constitue pas un « coup au vivre-ensemble entre les deux localités ». « Nous avons de très bonnes relations et même des liens de parenté. Et nous les conserverons », confirme un élu local de Haret Naamé, qui affirme toutefois que les habitants (sunnites) de son village « ne veulent pas du partage ».
Et c’est là que les choses se compliquent. « Les deux localités s’étaient entendues pour établir le partage à l’issue des municipales de 2025. Mais par la suite, Haret Naamé s’y est opposée. De quoi pousser les chrétiens à boycotter le scrutin », raconte un responsable municipal, expliquant cette volte-face par «des pressions exercées par Dar el-Fatwa », la plus haute instance religieuse sunnite du pays. « Nous sommes contre le partage. Nous voulons tout faire pour consolider le vivre-ensemble au lieu de creuser davantage le fossé confessionnel entre Libanais », commente le cheikh Mohammad Hani al-Jouzou, relevant de Dar el-Fatwa au Mont-Liban. Et d’affirmer qu’il ne faut pas « commettre les erreurs du passé et se noyer dans le confessionnalisme ». Il fait référence au partage établi par le passé entre les municipalités de Saadiyate (sunnite) et Damour (maronite), deux autres localités du Chouf.
Mais face au refus de Dar el-Fatwa, un forcing en faveur de la séparation est mené par certains partis chrétiens, notamment les Forces libanaises. À cela s’ajoute surtout la détermination du ministre de l’Intérieur, Ahmad Hajjar, à appliquer la décision, allant à l’encontre de la volonté de la plus haute instance religieuse sunnite du pays. Mais pour de nombreux observateurs, ce choix ne devrait pas surprendre, dans la mesure où le pouvoir, en place depuis début 2025, veut faire valoir sa volonté d’imposer le respect des décisions du pouvoir judiciaire. Il reste que M. Hajjar adopte, jusqu’ici du moins, une approche prudente. Il évite donc d’imposer la conformité au verdict du CE par la force, privilégiant l’entente entre les deux villages. Une source du ministère de l’Intérieur indique, dans ce cadre, à L’OLJ qu’une commission a été formée pour finaliser le tracé des frontières géographiques entre les deux localités et que ce chantier touche à sa fin. Entre-temps, M. Hajjar attend que soit finalisée une entente entre les deux villages afin de garantir une mise en œuvre aisée de la décision du CE.
Beyrouth : nouvelle proposition de Sadek
Les efforts déployés pour mettre fin à ce différend sont intervenus à l’heure où les regards sont rivés sur Beyrouth, dont le conseil municipal est largement critiqué. Selon eux, celle-ci est principalement due aux profondes divergences entre les composantes d’un conseil municipal hétérogène né d’une large coalition politique dictée par des besoins électoraux. Certaines voix s’élèvent pour plaider en faveur d’un partage du conseil municipal de la capitale. Dernière en date, celle de Waddah Sadek, député de la contestation, qui multiplie ses flèches en direction de la municipalité depuis plusieurs semaines. Dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, le parlementaire a appelé à diviser la ville en quatre « arrondissements » (Achrafieh, Mazraa, Moussaïtbé, Ras Beyrouth), chacun pouvant être doté de son propre conseil municipal, mais tous opérant sous un même conseil central. « Ce n’est pas un partage communautaire, car les régions choisies sont mixtes (entre chrétiens et musulmans). Mais il est temps de mettre en place un système qui permettrait d’améliorer la productivité de la municipalité et de garantir la reddition des comptes », dit un proche de M. Sadek.
La proposition semble donc être une version amendée de la proposition de loi présentée en 2022 par le Courant patriotique libre pour scinder en deux la municipalité de Beyrouth à raison d’une pour les quartiers à majorité chrétienne et d’une pour ceux majoritairement musulmans. « Nous sommes toujours pour cette proposition », affirme Nagi Hayek, vice-président du CPL. Il souligne qu’un tel partage permettrait d’établir une « collecte équitable » des impôts à Beyrouth, de restaurer un développement équitable et, surtout, d’instaurer la décentralisation administrative dans la capitale.
Mais tout le monde ne l’entend pas de la même oreille. « Pour régler les problèmes de la municipalité, il faut penser à y établir la bonne gouvernance et les nominations et candidatures axées sur la compétence et le mérite », commente Nadim Gemayel, député Kataëb de la capitale. Il laisse tout de même entendre que l’éventualité de partager le conseil municipal est toujours évoquée dans certains cercles politiques. « Mais il faut y penser calmement pour éviter le risque d’une guerre civile », dit-il.



