Dès que j’eus appris la nouvelle de la chute d’un missile sur le collège SSCC de Marjeyoun accompagnée d’une photographie, aussitôt toute l’école revint à ma mémoire et vint, comme un décor de théâtre, se dessiner devant mes yeux : la salle Hardini vers laquelle nous nous précipitions souvent pour voir nos enfants chanter, danser ou prendre la parole ; la salle Jean-Paul II où étaient exposés leurs projets ; les longs escaliers gravis jour après jour, marche après marche ; les salles animées, les couloirs vivants, les cours palpitantes ; les deux entrées où les parents se retrouvaient souvent pour attendre leurs enfants, échangeant quelques mots et quelques regards.
Et avec l’école revint la ville tout entière : ses maisons traditionnelles à « tarbouche » rouge entourant une place pavée où l’on dégustait une knéfé b jeben chez Star Sweet ; la ruelle qui menait chez Maurice et son « fameux falafel », déjeuner improvisé avant les réunions de parents ; les raccourcis empruntés à la hâte pour ne pas manquer un spectacle scolaire.
Et comme dans ce jeu japonais évoqué par Marcel Proust, où de petits morceaux de papier plongés dans l’eau s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient et deviennent des fleurs, des maisons ou des personnages reconnaissables – de même toutes les rues de Marjeyoun, celles de Blat et de Debbine, et au bout desquelles le makam de Nabi Hezqiel, si cher aux druzes de la région. Tout cela, qui prend forme et couleur, est sorti de cette photo.
Une telle résurgence de la mémoire semble-t-elle logique ? Oui. Sans doute.
D’abord, car nous n’avons jamais considéré cette école comme un simple lieu d’enseignement. Nous l’avons toujours vue comme une forteresse de pierre, gardienne de plus de soixante-dix années d’histoire. La voir bombardée n’était pas un simple fait divers ni un événement de plus à ajouter à la longue liste des établissements touchés par la guerre. C’était atteindre un refuge, ébranler un sentiment de sécurité patiemment construit au fil des décennies.
Pourtant, une question me hante : cette école était-elle réellement aussi solide que nous le croyions ? N’avait-elle pas conservé sous ses pierres une ancienne cicatrice de guerre, discrètement recouverte par le temps ? Souffrait-elle, elle aussi ? Après tout, une école respire par les poumons de ses élèves. Voilà trois mois qu’ils ne franchissent plus ses portes. Elle demeure désormais seule, semblable à un guerrier blessé qui refuse de tomber. Ses élèves vivent aujourd’hui des réalités différentes : certains ont été déplacé vers des régions plus paisibles, d’autres sont restés enfermés chez eux, et tous tentent de poursuivre leurs études tout en suivant l’actualité brûlante, les yeux rivés sur les écrans froids de leurs tablettes.
Ensuite, car lorsqu’une école est frappée, ce ne sont pas seulement des murs qui s’effondrent et des vitres qui se brisent ; ce sont aussi des projets, des espoirs et des rêves d’enfants qui vacillent. Une école n’est pas faite uniquement de pierres, de classes et de couloirs. Elle est une promesse, une lumière tournée vers l’avenir. Toucher à une école, c’est toucher ce que nous avons de plus précieux : nos enfants et leurs rêves.
Bombardée le 29 mai, l’école devait accueillir quelques jours plus tard les examens de fin d’année. Ceux-ci furent annulés et, avec eux, disparurent la fête de promotion, la cérémonie de remise des diplômes et tous ces moments attendus depuis si longtemps. Depuis deux ans, les élèves collectaient de l’argent afin de célébrer leur promotion.
En effet, après quatorze années passées sur ses bancs, mon fils aîné s’apprêtait à recevoir son diplôme et à franchir une nouvelle étape de sa vie. Comme lui, ses camarades voyaient dans cette école la porte qui s’ouvre sur l’avenir. Ma fille devait également terminer son brevet et entrer au secondaire. Quant à mon cadet, il attendait avec impatience le jour de la fête scolaire où il quitterait le primaire pour rejoindre « les grands », disait-il dans le bâtiment du cycle complémentaire. Des instants simples mais précieux que la guerre leur a arrachés.
À l’ombre de la cathédrale, avec ses murs de pierre chargés d’histoire, cette école se dressait, comme une demeure du savoir et de la mémoire. Depuis des décennies, elle accueille des générations d’enfants qui y apprennent à tenir un crayon, à lire leurs premiers mots et à tracer, pas à pas, le chemin de leur avenir. Ils y ont construit des savoirs, mais surtout des valeurs : le respect, la tolérance, la fraternité et la citoyenneté.
Nombreuses sont les familles qui lui ont confié leurs enfants, non seulement parce qu’elle est l’une des rares écoles francophones de la région, mais surtout parce qu’elle a toujours été un lieu d’ouverture. Bien qu’école catholique, elle a accueilli pendant plus de soixante-dix ans des élèves venus de toutes les communautés : chiites (Khiam, Houla...), sunnites (Chebaa, Hebbariyé…), chrétiens (Jdeidé, Borj el-Moulouk…) et druzes (Hasbaya, Fardis, Mimess, Aïn Kenya…). À sa manière, elle demeure l’un des plus beaux visages du vivre-ensemble libanais, où les différences ne séparent pas mais enrichissent.
Quelle est leur faute à ces enfants ? Quelle injustice de leur voler leur école, leurs amis et une part de leur enfance ! Quelle injustice d’apprendre à distance, de parler à leurs enseignants à travers des écrans plutôt que de vivre pleinement leur vie d’élèves !
Enfin, ce déferlement de souvenirs me semble justifié car certains lieux dépassent leur simple existence matérielle pour devenir une part d’une mémoire collective. Andrée Chédid disait : « Certains endroits sont des lieux que l’on porte en soi, pour toujours. »
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

