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Peut-on danser au bord du gouffre ?

Chère lectrice, cher lecteur,

Cette année, la question n’est pas de savoir pourquoi la plupart des festivals ont été annulés.
Les raisons sont connues. Elles s’appellent sécurité, incertitude, artistes introuvables, tournées annulées, assurances impossibles à obtenir et risques que personne ne veut assumer.
La question est ailleurs.
Au fil des semaines, un autre débat s’est imposé dans les conversations. Un lecteur faisait récemment remarquer : est-il seulement pertinent de maintenir ces grands rendez-vous festifs alors que certains de nos concitoyens dorment encore sur des trottoirs ou dans des logements provisoires ? Est-il décent de chanter quand le pays compte ses morts ?
La remarque est difficile à écarter d’un revers de main.
La culture n’évolue pas hors du monde réel. Elle cohabite avec les deuils, les destructions et les urgences sociales.
On comprend les festivals qui ont choisi de renoncer. Leur décision n’est pas seulement dictée par les considérations sécuritaires. Elle relève aussi d’une interrogation plus profonde sur le sens même de la célébration dans un pays qui mène une bataille existentielle.
Pour autant, faudrait-il conclure que l’art doit se taire jusqu’à ce que toutes les blessures soient refermées ?

L’histoire du Liban nous enseigne exactement l’inverse.
Pendant 51 ans, les théâtres, les galeries, les cinémas et les artistes ont souvent continué à créer au milieu des crises. Non par déni, mais parce que la création constitue elle aussi une manière de traverser l’épreuve.
La question est donc moins celle de la culture que celle de sa fonction.
La culture n’est pas un luxe accessoire que l’on ressort les jours heureux. Elle est aussi ce qui permet à une société de continuer à respirer.
Et puis il y a la réalité économique. Derrière les affiches et les projecteurs, il y a des techniciens, des régisseurs, des musiciens, des restaurateurs, des hôteliers, des chauffeurs et des centaines de personnes qui vivent de cette activité. Lorsqu’un festival disparaît, ce ne sont pas seulement des spectacles qui s’annulent. Ce sont aussi des revenus qui s’évaporent.
Mais ceux qui s’interrogent sur le sens de la fête aujourd’hui n’ont pas tort non plus. Une société blessée a parfois besoin de silence autant que de célébration. Il serait malhonnête de faire comme si la question n’existait pas.
Peut-être que le véritable débat n’est donc pas de savoir s’il faut ou non de la culture.
Peut-être faut-il plutôt se demander quelle culture nous voulons dans un moment pareil.
Du divertissement pour oublier ? Ou de la création pour comprendre ?
C’est là que le travail de Nadim Bahsoun me semble particulièrement éclairant.
Dans « System Error » le chorégraphe ne cherche pas à détourner le regard du réel. Au contraire. À travers les souvenirs de sa grand-mère, ceux de son village et des habitants du Liban-Sud, il transforme la scène en espace de mémoire.
Et soudain, la bonne vieille question de l’utilité de l’art apparaît sous un autre jour…

Bonne lecture !

Maya Ghandour Hert
Cheffe du service culturel



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