On se souviendra longtemps de la leçon inaugurale de Wajdi Mouawad au Collège de France. Non seulement en raison de toutes les fulgurances qu’elle contenait – car cet homme de théâtre sait manier les mots avec une maestria et une singularité extrêmes, les dire, les porter vers son public, avec souvent des éclairs de génie –, mais aussi en raison des gestes qui l’accompagnaient. On se souviendra de son désir, non d’enseigner mais d’enflammer ; de son choix de la nuance, car par ces temps de sectarisme et de durcissement des frontières, elle est devenue une forme de résistance ; de son appel à opposer à « la violence macroscopique », « l’attention microscopique : s’acharner à se souvenir d’un prénom, raconter le détail d’un sourire ». Mais on se souviendra surtout de l’effroi produit par le sang, le sien, qui coula sur le devant de la scène, là où habituellement, il n’y a que retenue et discours se pliant aux règles. Il avait prévenu pourtant que la scène inaugurale serait celle d’un sacrifice et qu’il fallait que le sang soit versé. Depuis l’Antiquité, on sait la force des mythes, la fonction des sacrifices, mais en ce XXIe siècle de l’emprise des technologies informatiques et des guerres numériques, ce retour à la violence dans ses expressions archaïques a fait l’effet d’un coup de poing, a plongé le public dans la sidération. Appel, dira-t-il, à plonger, par le biais de l’écriture, « dans les profondeurs de nos violences et de nos barbaries ». À interroger notre part d’ombre.
Entrer dans l’écriture est ainsi un rituel et les huit leçons qu’il prononcera, aujourd’hui reprises dans un ouvrage qui vient de paraître, seront consacrées aux étapes de ce rituel à travers les verbes de l’écriture. Chaque chapitre explore ainsi l’un des verbes suivants : être, voir, trembler, choisir, rencontrer, consoler, aimer, mourir. Cette exploration ne se veut pas savante, même si elle est nourrie par tous les écrivains, poètes, philosophes et hommes de théâtre qui ont accompagné le parcours personnel et artistique de Mouawad – citons en vrac Eschyle, Euripide, Shakespeare, Ibsen, Rimbaud, Jaccottet ou Jankélévitch parmi tant d’autres – parcours marqué, on le sait, par la guerre, l’exil, l’interrogation des identités, le poids des secrets familiaux et le rôle de la transmission intergénérationnelle. Cette exploration de ce que signifie écrire est une invitation à « s’avancer jusqu’au bord de son ravin », c’est-à-dire à se mettre en danger, à abandonner ses certitudes, à braver l’interdit, à se confronter et même à rechercher non la réussite mais l’échec. Mais dans le même temps, faire confiance à l’écriture et savoir qu’elle est toujours « la source de la pensée et non l’inverse ». Aragon affirmait lui aussi qu’il pensait « à partir de ce que j’écris et non l’inverse ». Et dans une magnifique préface à Orion aveugle, Claude Simon écrit qu’avant de se mettre à tracer des signes sur le papier, il n’a rien à l’esprit en dehors d’un « magma informe de sensations plus ou moins confuses » et d’un « très vague projet ». « C’est seulement en écrivant que quelque chose se produit dans tous les sens du terme. » Et ce quelque chose est « toujours infiniment plus riche que ce que je me proposais de faire ».
Il faut déambuler dans les chapitres au fil de l’inspiration. Dans le chapitre portant sur « Les quatre dimensions du verbe aimer », Mouawad alterne des références aux nombreux ouvrages qui ont nourri sa démarche, de courts passages de nature autobiographique, des promenades dans l’histoire de l’art et des réflexions singulières et toujours éclairantes. On y fait un délicieux parcours dans les représentations de la Vierge Marie dans les peintures figurant l’Annonciation et on observe leur évolution au fil des siècles et des artistes : on la voit ne rien faire, puiser de l’eau, lire le plus souvent à la Renaissance – chez Masaccio, Giotto, Carpaccio, Della Francesca et d’autres. Parfois le livre est posé mais elle ne lit pas. Au XVIIe siècle, voilà qu’elle se met à la couture et découvre le tricot. Ces promenades, qui semblent des flâneries en dehors du propos, nous y ramènent par des chemins de traverse. Ce sont différentes manières de parler de l’amour. Et Mouawad de conclure : « Il faut aimer les gens coûte que coûte. Les sortir du néant coûte que coûte. Redonner de l’espoir coûte que coûte. Ce n’est pas l’écriture qu’il faut aimer, c’est l’humanité. C’est vers elle qu’il faut tourner notre regard, pour elle qu’il faut jeter toutes nos forces dans la bataille. »
Dans Le Serment d’Europe, sa dernière création que Mouawad a présentée au théâtre antique d’Épidaure en août 2025 et qu’il reprendra bientôt, il est encore question d’un massacre auquel Europe a participé alors qu’elle n’avait que huit ans. Trois quarts de siècle après, elle est invitée à témoigner pour raconter l’horreur qu’elle porte en elle. « Nous sommes des boas obligés d’avaler la cruauté de l’Histoire », écrit Mouawad dans son introduction, et nous manquons de temps pour digérer l’horreur car aussitôt, une autre horreur se dresse à son tour. Alors, il nous faut écrire, par le sang, avec le sang, « pour faire exister ce qu’une barbarie a voulu faire disparaître ». Car « l’amour, c’est pour les vivants, l’écriture s’occupe des morts ».
Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad, Leméac/Actes Sud-Papiers, 2026, 112 p.
Jusqu’au bord de son ravin : les verbes de l’écriture de Wajdi Mouawad, Seuil, 2025, 324 p.
L’Ombre en soi qui écrit de Wajdi Mouawad, Collège de France Éditions, 2025, 64 p.