D.R.
Un Américain très discret de Graham Greene, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Christophe Claro, Flammarion, 2026, 336 p.
Les innocents sont rarement inoffensifs. Protégés par leur bonne conscience, ils font souvent des ravages avec les meilleures intentions du monde.
Tel est le cas d’Alden Pyle, personnage d’Un Américain très discret (The Quiet American, 1955) de Graham Greene, récemment retraduit par Christophe Claro chez Flammarion. Agent de la CIA sous couverture, Pyle arrive à Saïgon pour servir discrètement les intérêts américains. Nous sommes au début des années 1950, en pleine guerre d’Indochine qui oppose les forces coloniales françaises aux communistes vietnamiens. Pyle, lui, est jeune, idéaliste et naïf. Ne connaissant du monde et de la politique que ce qu’il a appris dans les livres, il croit pouvoir sauver les Vietnamiens du communisme comme du colonialisme en leur apportant la démocratie. Et pour ce faire, tous les moyens sont bons, même l’orchestration d’attentats terroristes.
Dès le premier chapitre, on retrouve Pyle assassiné. La police soupçonne Thomas Fowler, narrateur du roman. Journaliste britannique vieillissant, Fowler observe la guerre avec un cynisme fatigué. Il n’attend plus rien de la vie, sinon la torpeur de l’opium et le confort de sa liaison avec sa jeune maîtresse vietnamienne, Phuong, qu’il ne peut épouser : sa femme, restée en Angleterre, est une catholique fervente qui refuse le divorce.
L’arrivée de Pyle bouleverse l’existence de Fowler : le candide américain s’éprend aussitôt de Phuong et entend l’épouser ; il veut lui offrir une vie honorable, la « sauver », tout comme il prétend sauver le Vietnam. Fowler en est meurtri et découvre soudain la force de son attachement à Phuong. Mais s’agit-il vraiment d’amour ou de la simple peur de vieillir seul ?
Or ce qui rend ce triangle amoureux si singulier, c’est la sincère amitié qui lie les deux rivaux. Pyle admire l’expérience et la maturité de Fowler, tandis que ce dernier, malgré son aversion pour la jeunesse, l’idéalisme et les bonnes intentions de Pyle, éprouve à son égard une forme de tendresse protectrice. Quant à Phuong, elle n’est que l’objet de leur rivalité. Vide immense au cœur du roman, elle reste presque muette. Elle semble ainsi incarner le destin de son pays, pris entre un vieux colonialisme moribond et une Amérique jeune, pétrie d’arrogance.
Une Amérique dont Graham Greene, avec une clairvoyance rare, a su anticiper les aventures interventionnistes. En effet, qu’il s’agisse du Vietnam, de l’Afghanistan ou de l’Irak, les États-Unis n’auront de cesse de reproduire, à bien des égards, l’attitude d’Alden Pyle, responsable d’une cinquantaine de morts sans jamais en éprouver le moindre regret : « C’était juste des dommages collatéraux, dit-il… De toute façon, ils sont morts pour la bonne cause. » Innocent au sens le plus absolu, aveugle à la complexité du monde, il est persuadé d’agir pour le bien : sa foi est inébranlable.
Tels sont les États-Unis. Convaincus de leur pureté morale et de leur supériorité, ils veulent imposer au monde la liberté et la démocratie, quitte à laisser derrière eux ruines et cadavres, sans jamais comprendre pourquoi tant de peuples finissent par les haïr. Trump aura au moins dissipé cette candeur meurtrière. L’Amérique a renoncé à vouloir répandre le bien et la justice ; elle agit désormais en simple prédateur.