Critiques littéraires

Un monde où l’on ne partage plus les lèvres

Un monde où l’on ne partage plus les lèvres

D.R.

Ibiza a beaucoup changé de Frédéric Beigbeder, Albin Michel, 2026, 220 p.

Les années 1990 ne semblent pas si lointaines et pourtant, en moins de quarante ans, à peine une génération, les changements sociétaux ont été si spectaculaires qu’ils semblent nous en séparer de deux siècles. « Nous ne savions pas que les années 1990 seraient nos plus belles années. Nous avions entre vingt et trente ans. Un siècle se terminait, un monde nouveau allait naître. Comment aurions-nous pu deviner que notre liberté était provisoire ? », écrit Frédéric Beigbeder. Lui qui a commencé sa carrière dans la publicité, revient dans un recueil de nouvelles, Ibiza a beaucoup changé, sur ces décennies d’avant #MeToo et la Covid, où le langage autant que le style de la drague n’avaient pas encore été aseptisés ni recodifiés. L’homme était encore libre de chercher à ses risques et périls le consentement de la femme sans pour autant être condamné, et nommer un chat un chat sans s’embarrasser de nuances ni envelopper sa pensée de mille voiles pudiques. Le politiquement correct n’avait tout simplement pas encore obligé à dire les choses autrement. « Ce temps que les moins de vingt ans… » autorise ces textes pour le moins incorrects aux yeux du lecteur d’aujourd’hui. À la fois scandaleux et rafraîchissants, ils reflètent le goût de leur auteur pour la provocation, son humour acide et son regard désabusé sur le monde qui l’entoure. Certains de ces textes, treize plus précisément, avaient déjà été publiés notamment dans Madame Figaro, Le Figaro Magazine, Libération, Lui – qu’il dirige entre 2013 et 2017 –, ou Aéroports de Paris Lifestyle. Les sept autres sont inédits.

Dans son deuxième recueil de nouvelles, Beigbeder poursuit les mésaventures de son avatar Octave Parango au tournant du XXIe siècle. Ceux qui avaient donc entre 20 et 30 ans dans les années 1990 et qui avaient connu, après le choc du sida, une forme de décompensation en nuits folles dans les discothèques emblématiques de l’époque et autres Ibiza, retrouveront à travers ces courts récits, mi-vécus, mi-inventés, l’amertume d’une génération qui s’est vu retirer tout ce qui donnait du piment à sa vie. L’ouvrage commence sous une longue citation du poète polonais Czesław Miłosz : « Seigneur Dieu, j’ai aimé la confiture de fraise et la sombre douceur du corps féminin. Comme aussi la vodka glacée, les harengs à l’huile (…) ». Le poème se termine en retirant à l’écrivain le droit à ces péchés somme toute véniels : « Je savais ce qui reste pour les moindres comme moi : le festin des brefs espoirs, l’assemblée des fiers, le tournoi des bossus : la littérature ». Rien ne pouvait mieux annoncer la suite, dès lors que le vécu semble avoir été fantasmé, que sa monnaie n’a plus cours, que le monde a changé et qu’on n’en possède plus ni le langage ni les codes. Et déjà, ces lettres qui ouvrent le recueil, alignées au hasard sur un écran et qui ne veulent évidemment rien dire, et dont le seul intérêt, comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art contemporaine ou d’une installation, est d’avoir été tapées avec les fesses du personnage principal, si l’on en croit l’auteur.

Le propos d’Octave Parango est d’essayer, après deux divorces, de convaincre une partenaire de vivre avec lui une aventure sans lendemain. Il ne veut plus rien construire, dit-il, et, lapidaire : « Cessons de confondre sentiment et bâtiment ». Le publicitaire pointe malgré lui sous l’écrivain et Beigbeder ne peut s’empêcher de faire ce qu’il a fait dix ans durant chez Young & Rubicam en qualité de concepteur-rédacteur, mitraillant sous la plume d’Octave Parango des slogans spontanés. Le cynisme, sa marque de fabrique, du plus navrant au plus hilarant, émaille des textes qui ne semblent avoir été écrits que dans le but de faire de la perte des illusions un bouquet de fleurs. De la femme sans prénom (et quel prénom quand son identité se révèle !), à l’intermède du chapitre IV (« désirer est un accident, la cristallisation est un choix délibéré »), aux vacances middle-class dans un resort des Landes où tout est pris en charge (« il faut être extrêmement fatigué pour avoir autant besoin de déléguer ses loisirs »), en passant par quelque deux heures d’observation à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle en une « tentative d’épuisement », la nostalgie de Paris, alors que Beigbeder vit désormais sur la côte basque, et celle du « monde précédent » enterré par la pandémie et l’obsession du papier toilette (« au moment de la fin, les gens ne pensaient qu’à s’essuyer le cul ») et Ibiza où, « maintenant, dans les bars festifs, on doit danser avec un masque chirurgical, s’asseoir loin des autres et ne pas partager les verres, ni les cigarettes, ni les lèvres ». Un trésor pour les générations futures, quand elles chercheront la case qui leur aura manqué.

Ibiza a beaucoup changé de Frédéric Beigbeder, Albin Michel, 2026, 220 p.Les années 1990 ne semblent pas si lointaines et pourtant, en moins de quarante ans, à peine une génération, les changements sociétaux ont été si spectaculaires qu’ils semblent nous en séparer de deux siècles. « Nous ne savions pas que les années 1990 seraient nos plus belles années. Nous avions entre vingt et trente ans. Un siècle se terminait, un monde nouveau allait naître. Comment aurions-nous pu deviner que notre liberté était provisoire ? », écrit Frédéric Beigbeder. Lui qui a commencé sa carrière dans la publicité, revient dans un recueil de nouvelles, Ibiza a beaucoup changé, sur ces décennies d’avant #MeToo et la Covid, où le langage autant que le style de la drague n’avaient pas encore été aseptisés ni...
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