Critiques littéraires

Le grand spectre et les fantômes magnifiques

Le grand spectre et les fantômes magnifiques

D.R.

Présents de Paco Cerdà, roman traduit de l’espagnol par Cécile Pilgram, Gallimard, 2026, 386 p.

Paco Cerdà a marché seul, lentement, en épousant le rythme du cortège qui l’avait précédé quelque quatre-vingts années plus tôt. Sous le chaud soleil des derniers jours de l’automne ou dans l’obscurité, le visage tantôt caressé par les rayons du soleil, tantôt giflé par les rafales du vent de la nuit, il a traversé les mêmes paysages décharnés, les mêmes étendues désolées que le convoi qui portait, à dos d’homme, le cercueil de 300 kilos de José Antonio Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange espagnole.

Une procession funèbre de 467 kilomètres, partie d’Alicante jusqu’à la basilique de l’Escurial, près de Madrid, qui, du 20 au 30 novembre 1939, avait duré onze jours et dix nuits, et que l’écrivain a reconstituée.

« C’est lors de ce voyage, village après village, accompagné du jour et de la nuit, mais surtout du froid et de la solitude que j’ai pris conscience du caractère insolite de cette pérégrination hallucinante et ténébriste qui a marqué le début d’une longue dictature », écrit l’auteur de ce « roman sans fiction ». Cette imprégnation de l’esprit des lieux, liée à une documentation sans faille et un style puissant, font de la description de cette mise en scène à la fois macabre, phénoménale et extravagante du triomphe franquiste, un récit proprement sidérant.

José Antonio Primo de Rivera, c’est le grand inspirateur du fascisme espagnol. La Phalange est son organisation. Elle s’inspire des idées de Mussolini mais prend en compte les spécificités de l’Espagne, dont la misère sociale. Elle est contre toutes les gauches, cela va de soi, mais aussi anticléricale, antimonarchiste, anticapitaliste et antiparlementaire. Elle prône la révolution et le totalitarisme. Elle rêve d’empire et de justice sociale.

Pendant la guerre civile, la Phalange va rejoindre le camp franquiste et ses militants vont se livrer aux plus basses besognes. Ce sont eux qui ont tué Federico García Lorca, une des plus belles figures de la poésie universelle.

José Antonio, leur leader absolu, semble l’image inversée du poète aux yeux argent. Lui aussi a tout d’une icône : c’est un aristocrate, jeune, beau, brillant, intelligent. Et il va mourir en martyr, à 33 ans, dans une geôle d’Alicante, fusillé par les républicains, le 20 novembre 1936. S’il avait survécu, il est probable qu’il aurait fâché Franco. Le Caudillo veut instaurer une dictature militaire, qui protègera les classes possédantes et l’Église, pas du tout un régime fasciste. En plus, José Antonio, s’il a soutenu le soulèvement de l’armée, avait prôné ensuite la fin des combats, une amnistie générale et la formation d’un gouvernement d’union nationale.

Son exécution permettra au généralissime de marginaliser la Phalange, totalement démunie sans son chef. Ce qui n’empêchera pas le cynique Franco de réaliser un incroyable tour de passe-passe en le sacralisant. José Antonio va devenir « le Fondateur, le Prophète, le Maître, le Glorieux Martyr, l’Éternel César, le Héros National, le Symbole de la Race, le Premier à Tomber, la Mort qui Vit, le Fiancé de l’Espagne, l’Artisan de l’Empire, l’Élu, le Génie Créateur, le Jamais mort. »

Il est même le nouveau Christ qui, par son sacrifice, permettra à l’Espagne de ressusciter. D’où la translation de sa dépouille à travers l’Espagne : « L’évêque a levé l’hostie sacrée et le clairon a retenti. Les lumières du sanctuaire ont cessé de briller. Dehors, l’aube sommeille. À l’intérieur de la cathédrale Saint-Nicolas il n’y a pas d’obscurité, seulement de la pénombre. Les mèches tremblantes de 24 torches brûlent, grandissantes, peinture expressionniste à la Greco. Ces feux primitifs encadrent le mausolée (…) Là-haut, sur un catafalque drapé de velours noir, brille le cercueil d’ébène. C’est là qu’il repose. Présent. Il est sur le point d’entreprendre le plus long des voyages, du statut de terrien à celui de rédempteur. »

Sur l’itinéraire, la foule se presse. « Pour l’instant, écrit Paco Cerdà, il s’agit de glorifier ce pèlerinage de dévotions et de silences, le plus impressionnant des cortèges funéraires, le plus grand de tous les temps, un enterrement sans précédent dans les annales de l’histoire du monde (…) »

À travers ce voyage, Cerdà nous raconte aussi la guerre civile. On voit combien la cruauté et l’humiliation furent poussées jusqu’à l’excellence : « Sur les murs de cette cellule, on a dessiné de petites tombes avec des noms et des dates. Ce sont celles des compagnons qu’on a déjà sortis et fusillés. On pouvait apprendre son exécution imminente vers midi ou aux alentours de deux heures du matin. C’est pour cela que personne ne retirait ses vêtements avant que les bottes cloutées ne soient passées et que le grincement du verrou se soit tu. Piaillement d’après-guerre. Si les bottes passaient au large dans la quiétude du petit matin, comme avait dit un compagnon tandis qu’il bâillait, la signification était claire : un jour de plus et un jour de moins. »

Un autre écrivain espagnol, Javier Cercas, avec Les Soldats de Salamine (Actes Sud, 2002), avait raconté, avec un autre extraordinaire roman non-fictionnel, cet autre mythe : l’exécution manquée de Rafael Sánchez Mazas, l’idéologue de cette même Phalange ainsi que le destin des vaincus : « Le roman parle principalement des héros, de la possibilité de l’héroïsme ; il parle des morts et du fait que les morts ne meurent pas tout à fait tant que quelqu’un se rappelle à eux », écrivait-il.

En faisant revivre la fabrication du mythe de José Antonio et en y mêlant la voix des vaincus, Cerdà sort à son tour les perdants de l’ombre du grand spectre glacé qui chemine sous les prières et les acclamations vers l’Escurial pour en faire des fantômes magnifiques. C’est ainsi que Présents est une œuvre qui bouleverse et nous emporte.

Présents de Paco Cerdà, roman traduit de l’espagnol par Cécile Pilgram, Gallimard, 2026, 386 p.Paco Cerdà a marché seul, lentement, en épousant le rythme du cortège qui l’avait précédé quelque quatre-vingts années plus tôt. Sous le chaud soleil des derniers jours de l’automne ou dans l’obscurité, le visage tantôt caressé par les rayons du soleil, tantôt giflé par les rafales du vent de la nuit, il a traversé les mêmes paysages décharnés, les mêmes étendues désolées que le convoi qui portait, à dos d’homme, le cercueil de 300 kilos de José Antonio Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange espagnole.Une procession funèbre de 467 kilomètres, partie d’Alicante jusqu’à la basilique de l’Escurial, près de Madrid, qui, du 20 au 30 novembre 1939, avait duré onze jours et dix...
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