Critiques littéraires

Le mythe, langue de l’exil

Le mythe, langue de l’exil

D.R.

Les Tablettes orientales de Nouri al-Jarrah, traduit de l’arabe (Syrie) par Antoine Jockey, Actes Sud/Sindbad, 2026, 176 p.

Paru récemment chez Actes Sud dans la collection Sindbad, Les Tablettes orientales du poète syrien Nouri al-Jarrah réunit un choix de poèmes issus de ses trois derniers recueils : Le Serpent de pierre (2023), Jeunes Damascènes en promenade (2024) et Les Derniers Jours de Bathzabbai en exil (2025).

Dans la deuxième des « Sept Tablettes » qui ouvrent le volume, le poète écrit : « À présent, mon soleil est mon élégie/ Ma voile déchirée. » D’emblée, la voix poétique se place sous le signe de la lamentation et du témoignage. Al-Jarrah compose une élégie du temps présent avec le regard de celui qui a vu. Son œuvre raconte la vie et la mort, mais aussi l’amour et la guerre, ces « deux adolescents sanguinaires », selon sa formule. Lui qui a passé près d’un demi-siècle loin de sa patrie – un pays dont le tissu social a été déchiré et la population terrorisée par une dictature durable – a connu l’exil de Beyrouth à Nicosie, avant de s’établir à Londres.

La poésie se déploie ici dans un espace méditerranéen vaste et mouvant, où « la côte grecque se dissimule derrière la côte syrienne ». Elle puise à la fois dans les mythologies gréco-romaines et dans l’histoire de l’Orient ancien, d’Hélène de Troie à Zénobie de Palmyre. Derrière cette fresque surgit le visage de Damas, point de départ de toutes les traversées : « Quel chemin ! Quel ciel !/ Le chemin s’étire devant moi et nul oiseau dans ce bleu/ Nul monstre dans la steppe/ Nulle montagne pour dire : Je suis Damas ». C’est dans cet horizon incendié que naît la question : « Comment appelleront-ils la ville dont le nom fut Damas ? »

Le récit prend ainsi appui sur le mythe, qui n’a jamais constitué un ensemble d’îlots isolés. Les mythes ont voyagé avec les marchands, les armées, les migrations et les conquêtes, particulièrement dans l’espace méditerranéen où les héritages orientaux, grecs et romains se sont constamment rencontrés.

À l’époque hellénistique puis romaine, la circulation des idées, des cultes et des récits mythiques s’intensifia à travers l’espace méditerranéen. Arrachés à leur ancrage local, dieux, symboles et mythes furent progressivement réinterprétés dans un horizon plus vaste, acquérant une portée universelle et entrant dans le patrimoine symbolique de l’humanité. Cette dynamique révèle que les civilisations ne se développent pas dans l’isolement, mais dans les rencontres, les métissages et les échanges incessants. Au-delà de la diversité des formes et des représentations, leurs mythologies témoignent souvent d’une même interrogation fondamentale sur le destin humain, la vie, la mort et le temps.

Cette présence du mythe a profondément marqué la création moderne. Dans la poésie comme dans les arts plastiques, il cesse d’être un simple héritage du passé pour devenir un langage symbolique permettant d’interpréter le présent. Ainsi, T. S. Eliot mobilise la figure du Roi blessé dans The Waste Land pour évoquer la crise spirituelle de l’Europe après la Première Guerre mondiale.

Picasso, quant à lui, convoque souvent la figure du Minotaure pour explorer les zones obscures de la violence humaine. Dans le monde arabe, Jawad Selim et Dia al-Azzawi puisent dans les héritages mésopotamiens afin d’exprimer les tragédies contemporaines, les guerres, les massacres et l’expérience du déracinement. Le mythe cesse alors d’être un vestige du passé : il devient un instrument de lecture du réel.

C’est dans cette perspective qu’il faut lire l’œuvre de Nouri al-Jarrah. Le mythe y transforme l’événement local en expérience universelle. Damas, Gaza, Beyrouth ou Bagdad deviennent les figures d’une même blessure humaine. En convoquant les grandes figures de la mémoire antique, le poète ne cherche pas à embellir la catastrophe, mais à lui donner une profondeur historique et existentielle. Il compose ainsi une histoire parallèle de l’humanité, celle de la conscience confrontée à la perte, à l’exil et à l’espérance.

Dans Les Tablettes orientales, admirablement traduites par Antoine Jockey, qui a su restituer à la fois le souffle épique et la délicatesse lyrique de cette œuvre, Nouri al-Jarrah offre une synthèse particulièrement éclairante de son univers poétique. Le recueil concentre les thèmes qui traversent son écriture depuis plusieurs décennies et révèle la place centrale qu’y occupe le mythe, non comme simple référence culturelle, mais comme forme de connaissance et d’exploration de l’expérience humaine.

Le mythe possède cette capacité singulière de franchir les frontières du temps. Chez Al-Jarrah, les ruines contemporaines rencontrent les vestiges des civilisations anciennes, et les exils d’aujourd’hui répondent aux errances d’hier. Tammouz lui-même cesse d’appartenir au seul héritage mésopotamien pour devenir notre contemporain. Cette circulation entre les temps confère à la poésie une fonction qui dépasse le témoignage : elle oppose aux catastrophes une mémoire plus vaste et rappelle que toute destruction porte aussi la possibilité d’un recommencement.

Dans un monde traversé par les guerres, les formes renouvelées de la domination et le sentiment croissant de fragilité collective, la poésie apparaît ainsi comme l’un des derniers lieux où peut se préserver ce qui demeure irréductiblement humain : la mémoire, le rêve, l’imagination, la capacité de donner sens à l’épreuve et de continuer à espérer malgré l’ampleur du désastre.

Peut-être est-ce là, au fond, la leçon secrète de ce livre. Sous les ruines de l’histoire, quelque chose persiste à briller : une présence fragile mais obstinée qui refuse de s’éteindre et annonce la possibilité de nouvelles naissances. N’est-ce pas ce que suggérait déjà Jalâl Eddine Rûmi lorsqu’il écrivait que « le joyau demeure caché sous les décombres » ?


Les Tablettes orientales de Nouri al-Jarrah, traduit de l’arabe (Syrie) par Antoine Jockey, Actes Sud/Sindbad, 2026, 176 p.Paru récemment chez Actes Sud dans la collection Sindbad, Les Tablettes orientales du poète syrien Nouri al-Jarrah réunit un choix de poèmes issus de ses trois derniers recueils : Le Serpent de pierre (2023), Jeunes Damascènes en promenade (2024) et Les Derniers Jours de Bathzabbai en exil (2025).Dans la deuxième des « Sept Tablettes » qui ouvrent le volume, le poète écrit : « À présent, mon soleil est mon élégie/ Ma voile déchirée. » D’emblée, la voix poétique se place sous le signe de la lamentation et du témoignage. Al-Jarrah compose une élégie du temps présent avec le regard de celui qui a vu. Son œuvre raconte la vie et la mort, mais aussi l’amour et la guerre, ces...
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