« Et voilà que je me noie à nouveau dans des métaphores aquatiques ! » s’exclame mon patient. Il n’est pas le seul, dans ce cabinet du 14e étage, à se dire « naviguer en eaux profondes ».
Je sursaute. Il n’est pas seul. Certains sont originaires du Proche-Orient, de cet Orient saccagé et méconnaissable, et se disent envahis par une douleur indicible, indéfinissable, distante, et qui pourtant les engloutit. Ils se noient, et je ne peux rien pour eux.
Deux jours plus tôt, l’armée israélienne menait une série de cent frappes sur Beyrouth en une dizaine de minutes. L’hécatombe, survenue après l’annonce improbable d’un cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran, s’affiche rapidement à travers des chiffres croissants : 300 morts dont des dizaines d’enfants, plus de mille blessés…
Trauma, horreur impensable : le temps, honteux, s’arrête d’avancer.
Un 4-Août violemment revécu un 8 avril.
Depuis que j’ai appris, petite, à reconnaître les vérités silencieuses, les regards tacites et alarmés, les angoisses restées en suspens, je vois mon pays vivre et revivre l’histoire infiniment tragique et tragiquement infinie de l’humanité. Je l’observe, tantôt enlacé et soulevé par une force ascendante, créatrice, résiliente et tenace, vouée à la croissance et à la célébration de la vie, et tantôt happé dans de sombres dédales où des puissances explosives et mortelles l’écrasent.
Sur la pulsion de mort, André Green (Corcos, M. et Rojas-Urrego, A., 2025. André Green : Les yeux de la chair et les yeux de l’âme, Le Carnet Psy, nº 280) prononcera ces mots, dont l’actualité fait frémir : « La violence est avant tout née du sentiment d’impuissance, de désespoir et de détresse, et on tombe sur le paradoxe que pour pouvoir supprimer cette détresse et ce sentiment de désespoir, c’est soi qu’il faudrait supprimer. Or ce sentiment de détresse, de désespoir, cette haine de sa propre impuissance va être attirée par un désir de survie, de réaction, qui dirige les agressions extériorisées sur l’autre. Toutes les guerres, en somme, préviendraient la menace d’une guerre civile potentielle. »
Pour nous Libanais, pour cette société fracturée, psyché tiraillée entre Eros et Thanatos, s’agit-il d’exploser au lieu d’imploser, de faire la guerre des autres, et « pour les autres » (Tuéni, G.,1985. Une guerre pour les autres, J.-C. Lattès), afin de ne point s’entretuer ?
Une autre question me traverse l’esprit, maladroite, troublante, mais absolue et inéluctable : a-t-on jamais pivoté, s’est-on jamais regardé dans les yeux, regardé le visage de l’autre, tel que le décrit Levinas, dans sa merveilleuse approche philosophique de la conception de l’altérité ?
« Regarde-moi ! J’ai besoin de tes yeux, c’est le miroir où j’existe, sans eux je ne me vois pas ! » écrit Jean-Jacques Goldman.
Reconnaissons-nous en l’autre et l’autre en nous, et au lieu de coexister le dos tourné, Nord-Sud, Est-Ouest, osons enfin le face-à-face (Suchet, M. 2010. Face to face, Psychoanal). Accepter l’altérité, affirme Levinas, c’est reconnaître l’autre dans son irréductibilité, sa singularité et sa vulnérabilité, et répondre à son appel.
Regarde-moi. Je suis engloutie, affaiblie, emportée par ce tourbillon, cette spirale destructrice, mais je suis vivante, survivante. Toi et moi. Sachons enfin sortir la tête de l’eau. Respirer. Enfin.
Ya Beyrouth.
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