Deep Sleep, un vrai travail d'équipe. De gauche à droite: Mokhtar Itani, Salah Itani et Carlos Ayvazcian. Photo Rayanne Tawil/ L'Orient-Le Jour
Au Liban, la guerre provoque des réactions collectives et d’autres plus individuelles : certaines personnes partent, d’autres attendent et d’autres encore, presque instinctivement, se mettent à fabriquer des objets, utiles, créatifs ou plus ludiques.
Mokhtar Itani, lui, fabrique des oreillers, une manière d’affirmer que même maintenant, même dans ces conditions, surtout dans ces conditions, le corps mérite de trouver du repos. Que le sommeil, dans un pays qui a oublié comment prendre le temps de s’abandonner, n’est pas un luxe mais une forme de survie. « J’ai commencé avec ce que j’avais déjà », raconte-t-il à L’Orient Le-Jour. « Et ça a pris de l’ampleur. »
Le jeune homme a choisi de partager une tradition, un savoir-faire familial qui s’est développé lentement au fil du temps.
« J’ai 28 ans », répond-il lorsqu’on lui demande de se présenter. « J’ai fait des études d’informatique, je dirige une entreprise de logiciels, et puis il y a Deep Sleep. » Il s’attarde un instant sur ce nom et ajoute : « Deep Sleep, c’est mon bébé. »
L'entreprise a démarré en 2018, un peu par hasard, en vendant des oreillers en ligne via OLX, puis sur des groupes Facebook, puis sur Instagram. À l'époque, c'était un projet parallèle, qu'il menait de front avec son travail dans le secteur des technologies. Cependant, plus il s'y investissait, plus il se sentait renouer avec quelque chose de plus ancien.
« Dans les années 1930, le père de mon grand-père était connu sous le nom de Cheikh al-Kar », explique-t-il. « Il était maître dans le domaine. Les gens venaient de tout le Liban pour apprendre les gestes auprès de lui. » Le métier est resté dans la famille, non pas seulement comme un héritage, mais comme une présence, une évidence qui a grandi au fil du temps. À Bchamoun où il s’est installé, sa mère conçoit les modèles, tandis qu’il expérimente et développe sa marque et s’occupe de sa commercialisation. « Je ne travaille pas de mes mains, je m’intéresse davantage aux idées. Je fais des recherches, je crée de nouveaux produits, j’essaie d’apporter quelque chose de nouveau. »
Fabriquer quelque chose d’utile en pleine guerre
C’est ainsi qu’il explique son rapport avec les oreillers et leur fabrication : « Chaque personne a sa propre manière de dormir, c’est pourquoi je me suis concentré sur des modèles ajustables. Des fermetures éclair pour modifier la fermeté, de la mousse mélangée à un matériau semblable à des plumes, et des tissus choisis pour leur respirabilité. On ne peut pas proposer la même composition à tout le monde », ajoute-t-il.
Lorsque la guerre a commencé à bouleverser la vie quotidienne des Libanais, Mokhtar Itani n’a pas immédiatement vu ce qu’il pouvait proposer face à cette crise. « Les gens faisaient tellement de choses », se souvient-il – aide médicale, refuges, distribution de nourriture. Je me suis alors rendu compte que je pouvais fabriquer des oreillers. » C’est ainsi qu’il se fixe un premier objectif gérable : quelques centaines d’oreillers. Il tourne une vidéo, la poste sur les réseaux sociaux et demande de l’aide. Puis, comme il le dit lui-même, les choses ont pris de l’ampleur. « Ce n’était plus seulement à mon niveau. La vidéo s’est répandue, les gens ont commencé à appeler, des bénévoles se sont joints à l’initiative, des femmes ont commencé à coudre de chez elles, des ateliers ont ouvert leurs portes. Nous avons atteint les 12 000 oreillers, tout Beyrouth a travaillé ensemble. »
Mais le mercredi 8 avril, Mokhtar Itani est lui-même touché, sur un plan à la fois personnel et professionnel : suite aux bombardements israéliens, il a perdu à la fois sa maison, son bureau et son atelier. « Parce que nous devons continuer à produire pour vivre, faire tourner la compagnie et trouver un peu d’argent pour louer un appartement ailleurs, nous avons déplacé la production chez ma grand-mère à Barbour… »

Garder le rythme malgré tout
« Cette guerre nous a amenés à suivre un système », poursuit-il, combatif et déterminé. Au Beirut Art Center, qui a prêté ses locaux, et où la dernière partie du travail de montage se fait, Mokhtar utilise toutes ses connaissances technologiques : plateformes, tableaux de bord, systèmes de suivi. « Tout est transparent », explique-t-il. « Si vous faites un don, vous pouvez voir où il va. » Les demandes arrivent, sont enregistrées, traitées, planifiées et exécutées. « Je peux produire environ 500 oreillers par jour », ajoute-t-il, avant de déplorer : « Mon fournisseur est à Baalbeck. Il me dit : “Je ne peux rien promettre pour demain.” » La logistique de son entreprise est suspendue à l’état des routes, aux bombardements, aux retards impossibles à prévoir ou à gérer.
Pour lui, dans la production de ses oreillers, la qualité prime sur la quantité. « Les gens pensent : ‘‘Faisons-en autant que possible’’ », dit-il. « Mais on ne peut pas négliger aucun détail. » Il insiste sur ce point en présentant un oreiller de sa production : « Est-ce que vous dormiriez dessus ? » La réponse est claire, oui. « Nous mettons l’accent sur la qualité : 100 % coton, un rembourrage adéquat. Quelque chose qui aide vraiment. Au moins, je peux offrir une nuit de sommeil normale. »
Ce sentiment d’activité, de production, de réactivité lui permet de garder les pieds sur terre face à la situation difficile que traverse la pays. « Quand je travaille, je me sens bien », admet-il. « J’ai l’impression de faire quelque chose d’utile. »
Autour de lui, d’autres aspects de sa vie restent en suspens : des projets à l’étranger, des clients qui ne donnent plus de nouvelles, des paiements qui ne sont pas arrivés. « J’ai des contrats avec l’Arabie saoudite et le Qatar », explique-t-il. « Personne ne répond. Nous avons tous peur, nous sommes touchés à plusieurs niveaux. »
Malgré tout, il revient sans cesse à la même idée. « Tout le monde peut commencer par quelque chose. Les gens attendent l’occasion, mais c’est à nous de la créer. »
Et quand on lui demande ce que cela signifie dans un pays comme le Liban, il répond sans hésiter : « Nous, les Libanais, nous n’avons personne, nous devons compter les uns sur les autres. »


