Ibrahim Amro/AFP. Collage Céline Bejjani/L’Orient-Le Jour
Il y a des vies qui s’inscrivent dans des lieux au point de ne plus pouvoir les dissocier. À Beyrouth, corniche el-Mazraa, Nader Khalil était de celles-ci. Pendant 35 ans, il n’a pas seulement travaillé dans la brûlerie Rifaï. Il y a tenu sa place, sans bouger. Jour après jour, jusqu’à en devenir une évidence.
Le jour de la frappe israélienne sur cette avenue, le 8 avril – lors du mercredi noir, au cours duquel le Liban a été frappé plus d’une centaine de fois en une dizaine de minutes, faisant 357 morts et 1 223 blessés – Nader Khalil s’y trouvait. Il y a été tué.
Son frère cadet Nabil était avec lui ce jour-là.« Je l’ai quitté à peine deux minutes avant la frappe. » Deux minutes. Le temps d’une course rapide, d’un détour banal. Arrivé à destination, il regarde son écran. Une information l’atteint en plein cœur. Une frappe a visé la succursale de Mazraa qu’il venait de quitter. Nabil rebrousse chemin. Je ne pouvais pas imaginer ce que j’allais voir… cette destruction massive. »
Nader avait commencé sa carrière en 1992, à 19 ans, dans cette succursale, la première de Rifaï, maison fondée en 1948, devenue depuis une enseigne emblématique avec des boutiques à travers tout le Liban et à l’étranger, notamment en France. « Nader est le seul de toute l’entreprise à être resté à l’endroit là où il avait débuté », raconte ce dernier.
Il n’est pourtant pas resté au même poste. Entré comme vendeur, il a appris la torréfaction jusqu’à devenir maître torréfacteur. Mais toujours au même endroit. Là où d’autres passaient d'une branche à l’autre, lui revenait toujours là, à Mazraa. Tout partait de là, et tout y revenait.
Il apprenait aux autres, réglait les machines, ajustait les mélanges. Il connaissait le café comme on connaît une langue maternelle. « Il connaissait si bien les goûts des gens qu’il préparait des mélanges personnalisés pour chaque client fidèle », se souvient Tarek Mehio, directeur commercial de Rifaï qui a connu et côtoyé Nader tout au long de sa carrière.
Mais ce que les gens venaient chercher, au fond, ce n’était pas seulement du café. C’était lui.
« Les gens l’aimaient énormément et il était très proche d’eux », dit Nabil. À tel point qu’un mélange a fini par porter son nom : « Khaltet Nader » ou le mélange de Nader. Une manière de dire que son savoir-faire avait dépassé le cadre du métier pour devenir une signature.
Il y avait chez lui une façon d’accueillir sans distance. « Dès que les clients entraient, il leur offrait un café », raconte Mehio. Pas un geste commercial, mais un réflexe. Une manière de créer un lien, de vivre, de suspendre le temps quelques secondes.
C’est peut-être ce qui revient le plus aujourd’hui, dans les réactions après sa mort : sur l’Instagram de Rifaï, il y a des milliers de commentaires et de partages. Des clients, des habitués, des figures publiques aussi, tous réunis avec un mot qui revient souvent : « Belle âme ».
Dans le quartier, beaucoup ne l’appelaient plus Nader. C’était « Abou Wadih », en référence à son « admiration pour le chanteur George Wassouf, qu’il imitait depuis l’enfance », comme l’explique Nabil. Le surnom lui était resté.
Sa présence gagnait aussi le trottoir. Chaque matin, avant l’ouverture, il nourrissait les pigeons. « Ils l’attendaient chaque jour devant la porte », raconte son frère. Des graines de tournesol décortiquées, toujours les mêmes. Avec le temps, ils s’étaient habitués à lui au point de venir se poser sur ses épaules, parfois sur sa tête, une familiarité tranquille que l’on distingue dans une vidéo transmise par son frère.
Nader vivait dans cette boutique comme d’autres vivent chez eux. « Il était sans doute la seule personne totalement dévouée à la boutique de café ; il aimait tant son travail », dit Mehio. Il le disait lui-même, d’ailleurs, sur un ton mi- sérieux, mi- fataliste : « Je resterai dans ce magasin quoi qu’il arrive. » Puis, parfois : « Si je dois mourir, je mourrai ici. »
Une phrase prémonitoire.
Nader est mort là où il avait vécu durant trois décennies, dans son espace, son monde.
« Il a commencé sa vie dans le café et il a terminé sa vie dans le café », dit son frère.
Mais au-delà des mots, il reste surtout une image. Celle d’un homme derrière son comptoir, une tasse tendue à un client, un sourire spontané. Une présence faite durant trente-cinq ans, d'une multitude de gestes minuscules.





...trop méchant,ce destin...il choisit mal.
09 h 24, le 23 avril 2026