De la fumée s’élève du site d’une attaque aérienne israélienne à l’est de Baalbeck, dans la vallée de la Békaa, le 23 septembre 2024. Photo d’archives AFP, assortie de portraits des membres des trois familles tués par Israël, fournis par Hassan Tahan. Montage : Céline Bejjani/L’Orient-Le Jour.
C’était un jour de ramadan presque comme les autres, un 11 mars qui devait rester banal. Trois familles se réunissent pour rompre le jeûne. La guerre est là, tout le monde le sait, mais personne n’imagine la suite. Comme à l’accoutumée, Ali et Ola Tahan, ainsi que leurs deux enfants, Mohammad, 20 ans, et Haydar 10 ans, accueillent chez eux, à Younine, dans la vallée de la Békaa, leur troisième fils Hussein. Ce dernier vient accompagné de son épouse, Mona, et de leur fillette Rokaya, âgée de six ans. Le frère de Ali, Ahmad Tahan, sa femme Roweida, et leurs deux enfants, Yahya, 13 ans, et Howra, 8 ans, sont également de la partie. Et puis, soudain, vers 18 h 15, un bruit assourdissant perce l’atmosphère. Une attaque israélienne pulvérise la demeure et le magasin adjacent, propriété de Ali Tahan.
C’est un massacre.
Ola, Haydar et Hussein sont les seuls à survivre au déluge de feu. Ils sont transportés en urgence dans un hôpital, à 15 kilomètres du lieu du crime. Les autres sont tués sur le coup. Hassan Tahan, le frère de Ali et d’Ahmad, habite à 300 mètres. À peine a-t-il entendu le missile s’abattre qu’il accourt auprès des siens. « Je n’ai trouvé qu’un champ de ruines », dit-il. Du jour au lendemain, ce professeur de mathématiques a perdu huit membres de sa famille. Sobrement, il conte au téléphone « une vie simple », marquée par l’entraide et la solidarité. « Mon grand frère Ali était mécanicien. Il se mettait toujours en quatre pour les autres. Si quelqu’un n’avait pas les moyens d’aller à l’hôpital, il se débrouillait pour l’y faire entrer. Si quelqu’un peinait à inscrire ses mômes dans une école, il tentait de leur trouver une place », se souvient-il. Quant à Ahmad, le benjamin de la fratrie, il aimait plus que tout cultiver son jardin.
Pourquoi la maison de Ali Tahan et son épicerie ont-elles été ciblées par l’armée israélienne ?
Dans un entretien accordé à la BBC, celle-ci assure avoir visé des « infrastructures terroristes du Hezbollah alors que des membres » de l’organisation y « étaient présents ». Mais Hassan Tahan l’assure, les lieux ont été inspectés par l'armée libanaise, et aucune arme n’a été trouvée sur place.
Jouets et bouquins d'école
Avec le Liban-Sud et la banlieue sud de Beyrouth, la vallée de la Békaa fait partie des régions libanaises les plus touchées par la guerre. Depuis la reprise de celle-ci à l'orée du mois dernier, les localités voisines de Younine et de Chaat ont subi au moins cinq bombardements israéliens. Mais les Tahan n’ont jamais songé à partir. « Auparavant, les Israéliens frappaient surtout des zones où il n’y avait personne ou alors ils ciblaient des membres avérés du Hezbollah. Mais nous n’avons rien à voir avec cela », insiste Hassan Tahan. « Vous croyez vraiment que si mes frères avaient pensé être dans le collimateur d’Israël, ils auraient continué à vivre normalement, sans rien changer à leurs habitudes, sans se cacher ? » poursuit-il.
À l’évocation de Yahya, Howra et Rokaya, les trois enfants fauchés par Israël, le professeur peine à retenir son émotion. De leurs existences, il ne lui reste plus que des photos, quelques jouets et des bouquins d'école. « C’est ça qu’ils ont visé ! » fustige-t-il. Quand on lui demande s’il envisage parfois de quitter son village pour se réfugier dans une zone plus sûre du pays, Hassan Tahan, qui n'enseigne plus depuis le retour des combats et la fermeture des établissements scolaires, est solennel : « Je ne quitterai jamais ma terre. Nous sommes nés à Younine, nous mourrons à Younine. »


