Chère lectrice, cher lecteur,
Il y a un moment précis où j’ai commencé à me méfier.
Ce n’était pas en entendant Feyrouz chantée à Beyrouth. Ça, c’est presque banal, organique, comme le café du matin. C’était ailleurs. Dans un morceau occidental, bien produit, bien calibré, où sa voix surgissait sans prévenir. Belle, évidemment. Mais déplacée. Comme si on l’avait sortie de son paysage.
Je ne sais pas si c’est de l’admiration ou une forme d’appropriation polie. Peut-être les deux. Ce qui est certain, c’est qu’ici, cette voix n’est pas un matériau. Elle est liée à quelque chose de très concret : des matins, des routes, des guerres, des retours impossibles. Là-bas, elle devient un effet. Et ça me dérange plus que je ne voudrais l’admettre.
Peut-être parce qu’au même moment, Manal Salamé écrit un livre où le Liban disparaît. Littéralement. Pas métaphoriquement, pas poétiquement, il disparaît comme un pays qu’on aurait oublié d’enregistrer dans l’histoire. Et ce n’est pas de la science-fiction. Et c’est flippant.
Ce qui circule, ce qui reste audible, ce qui est repris, remixé, diffusé, c’est ce qui peut être extrait. Le reste — le contexte, la fatigue, la complexité — ça, ça ne voyage pas bien.
Alors chacun fait avec ses moyens.
Jamil Molaeb peignait la guerre comme on essaie de garder une forme de cohérence dans quelque chose qui n’en a plus. Pas pour documenter. Pas pour choquer. Plutôt pour ne pas céder complètement à la fragmentation. Chez lui, il y avait encore l’idée que peindre pouvait tenir quelque chose ensemble. Même fragilement.
Aujourd’hui, Nasri Sayegh ne peint pas : il coud. Et ce n’est pas anodin. C’est un geste plus lent, plus précis, presque obstiné. Comme si l’image ne suffisait plus, comme s’il fallait passer par le fil, par la répétition, pour empêcher que tout se défasse trop vite.
Ce qui frappe dans ces démarches artistiques, ce n’est pas une esthétique commune. C’est une même inquiétude.
Qu’est-ce qui reste, quand tout devient transportable sauf l’essentiel ?
Une voix peut circuler.
Un texte peut alerter.
Une peinture peut témoigner.
Une broderie peut retenir.
Mais est-ce que ça suffit à empêcher un pays de glisser hors du réel ?
Je n’ai pas de réponse. Et franchement, je me méfie des textes qui prétendent en avoir une.
Je sais juste que ces artistes ne travaillent pas dans le confort de la création. Ils travaillent avec une urgence sourde, parfois invisible. Pas pour représenter le Liban — ça, c’est presque secondaire — mais pour vérifier qu’il est encore là.
Et nous aussi, quelque part.
Bonne lecture !
Maya Ghandour Hert
Cheffe du service culturel
L'OLJ /
le 15 avril 2026 à 17h27