Dans Arthur Rimbaud. Partir, Pierre Brunel, professeur émérite à la Sorbonne et membre de l’Académie des sciences morales et politiques, mêle habilement l’étude et le témoignage, puisant les éléments biographiques dans la poésie de Rimbaud, dans sa correspondance et celle de son entourage, dans le Journal de sa sœur Vitalie, ou encore dans les Mémoires de ma vie de Mathilde, ex-épouse de Verlaine. Ce récit vivant, qui s’inscrit dans la collection « Destins » de la maison Calype proposant des synthèses exigeantes du parcours de figures incontournables, offre un portrait intimiste de Rimbaud, où le thème du départ est omniprésent, comme cet appel le fut perpétuellement dans la vie et l’œuvre du poète.
Ce qui frappe chez Rimbaud, c’est cette aspiration incessante à la liberté, liberté de mouvement et liberté poétique. Laquelle des deux entraîne-t-elle l’autre ? Ou ne font-elles qu’une, trouvant une forme différente selon les périodes de sa vie ?
La liberté poétique n’est pas première puisque le plus ancien de ses poèmes en français, « Les Étrennes des orphelins », écrit quand il venait d’entrer en classe de première et publié le 2 janvier 1870 dans La Revue pour tous, est une longue suite d’alexandrins. Il vient alors d’avoir quinze ans, et il n’abandonnera pas toujours cette forme par la suite, en particulier dans « Le Bateau ivre », sans doute écrit au cours de l’été 1871, alors qu’il a hâte de retrouver sa liberté et de repartir pour Paris. Mais il y a bien chez lui une aspiration profonde à la liberté, et ce n’est pas un hasard si, la veille de sa mort, hospitalisé à Marseille, il lance un appel pour qu’un bateau vienne le chercher et l’entraîner vers Suez. Le premier poème de l’aspiration au départ, « Sensations », d’abord daté de mars 1870, est toujours en alexandrins, et c’est un élan poétique et sentimental à la fois, mais vers la Nature, et non pas vers une femme qui n’est nommée ici que pour l’établissement de la comparaison. Les deux formes de liberté prendront des aspects différents dans sa vie et dans son œuvre, sans être toujours nécessairement associées.
Son envie d’ailleurs est-elle en premier lieu motivée par une certaine lassitude, comme pourrait le suggérer l’un de ses poèmes dans Les Illuminations : « Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs. Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours. Assez connu. Les arrêts de la vie. – Ô Rumeurs et Visions ! Départ dans l’affection et le bruit neufs ! » ?
Oui, une certaine lassitude peut être à l’origine de son envie d’ailleurs. Mais ce sera surtout plus tard qu’elle s’exprimera, comme dans l’extrait des Illuminations que vous citez. À la fin d’août 1870, le premier départ vers Paris est motivé par la guerre, l’invasion des Prussiens et le « patrouillotisme » des habitants de Charleville.
Après Paris, Rimbaud va parcourir l’Europe. Avant d’arriver en Belgique avec Verlaine, il est chassé de la gare lors d’une halte et sommé de reprendre le train pour Paris. En Autriche, il est arrêté pour vagabondage. Puis, engagé dans l’armée coloniale néerlandaise, il déserte lorsqu’il atteint l’Indonésie. Pourquoi ses voyages sont-ils toujours si tumultueux ?
Tout commence le 7 juillet 1872 avec le départ impromptu avec Verlaine pour la Belgique. Départ d’abord manqué puisque, partis de la gare du Nord et s’arrêtant à Arras, ils en seront chassés le lendemain matin, devant retourner à Paris pour changer de gare (la gare de l’Est dite alors gare de Strasbourg), s’arrêter à Charleville et gagner la Belgique après avoir franchi discrètement la frontière. On imagine sans peine que le jeune Arthur n’avait pas les papiers nécessaires et qu’il fallait ruser. L’arrivée à Bruxelles se déroula ensuite sans encombre. Plus tard, le bref passage par l’Autriche reste mystérieux. En 1876, après s’être engagé dans l’armée coloniale à Java et être parti de Rotterdam le 10 juin pour Batavia, il décidera de quitter Java, de déserter et de rentrer en Europe par le Cap. Sans doute avait-il mal supporté l’autorité militaire.
Rimbaud aura consacré peu d’années à la poésie. Il y aura renoncé très tôt. Il y pense déjà en 1873, n’écrit plus après 1875 (il a 21 ans), et confirme qu’il ne veut plus entendre parler de littérature en 1879. Est-ce parce qu’il avait le sentiment que son œuvre, si dense bien que brève, était complète ?
Cela tient à des déceptions : la violente querelle avec Verlaine à Stuttgart en mars 1875, le retour à Charleville où l’attendent le décès de sa sœur Vitalie, le 18 décembre, et une lettre de Verlaine qui confirme leur rupture. Une autre forme de poésie émanait de ce qu’on a pu considérer comme son dernier poème, les quelques vers de « Rêve », suivi de « Valse », insérés dans une lettre à son ancien camarade et ami Ernest Delahaye. Un chef-d’œuvre, selon André Breton. Et lors d’un retour de Chypre à Charleville, il dira en effet à Delahaye qu’il ne veut plus entendre parler de littérature. Cet adieu à la poésie ne sera pourtant pas accompagné du rejet de ce qu’il a écrit.
C’est Verlaine notamment qui va contribuer à la future notoriété de l’œuvre de Rimbaud qui, pour sa part, va jusqu’à se désintéresser de la publication de ses textes. Comment l’expliquez-vous ?
En effet, Verlaine, après 1880, pris de remords, évoquant celui qu’il appelle « l’homme aux semelles de vent » (comme le dieu Hermès dans L’Odyssée), s’est employé à faire connaître le poète qu’il avait aimé : après un article dans la revue Lutèce, où il le présente comme l’un des « poètes maudits » mais admirables, il contribuera à la publication d’autres poèmes dans la revue La Vogue, dont certains des Illuminations, alors inédits, puis d’Une saison en enfer dont Rimbaud avait lui-même en partie géré la publication à Bruxelles en septembre-octobre 1873. Rimbaud est au loin, en Afrique, et Verlaine a même dû se demander s’il était toujours vivant. Très vraisemblablement, Rimbaud lui-même, tenu à l’écart et perdu dans ses activités, n’en a rien su. On peut expliquer ainsi son silence.
Pour Rimbaud, l’Orient est le lieu de « la sagesse première et éternelle », alors que, dans « les marais occidentaux », « nous cultivons la brume ! », écrit-il dans Une saison en enfer. Quel imaginaire l’y attire particulièrement ?
Il avait en effet exprimé son désir de quitter l’Europe, « ce continent où la folie rôde » pour entrer « au vrai royaume des enfants de Cham ». Mais il se tenait néanmoins sur ses gardes, ne cédant pas tout à fait à ce qu’il appelait par ailleurs « un rêve de paresse grossière ! »
Il avait imaginé cette contrée lointaine longtemps avant d’y partir. « Ma journée est faite ; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront… Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or… Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé. » Le sera-t-il ?
L’expérience africaine sera au contraire douloureuse, et parfois même terrible à bien des égards. Mais le temps de l’écriture poétique n’était plus là, et d’ailleurs elle était loin d’être toujours idyllique. S’il avait cru qu’il suffisait de quitter l’Europe pour être sauvé, avant même de faire l’expérience d’un Aden qui n’était pas un Éden en 1881, il avait vécu en 1879 des moments difficiles à Alexandrie où il était passé, et dans l’île de Chypre où, deux fois, il avait été employé dans des conditions si dangereuses qu’il avait dû partir.
Rimbaud repart néanmoins en 1880. Chypre à nouveau, puis l’Afrique. Il y reste onze années. Il est négociant, trafiquant d’armes. Cette vie aventureuse est-elle à la hauteur de ses espérances ?
Non, assurément pas. À Aden, il est engagé dans la compagnie française Mazeran, Viannay et Bardey pour surveiller le triage et l’emballage du café, mais bientôt, il choisit d’être affecté dans l’agence que cette firme venait de fonder à Harar en Abyssinie. C’est de là qu’il devait repartir, atrocement malade, pour être soigné à Aden puis à Marseille, ultime étape. Il s’est peu exprimé sur son aventure africaine dans ses lettres et en particulier dans celles qu’il adressait à sa famille. Mais aucune de ses activités ne lui a apporté le bonheur.
Il ne revient en France que pour mourir à Marseille le 10 novembre 1891, après un bref passage dans la propriété familiale de Roche. Et encore la veille de son décès, il dicte une lettre mystérieuse dans laquelle il demande à quelle heure il doit « être transporté à bord ». Finalement, il ne rêve encore une fois que de partir ?
En effet, cette dernière lettre dédiée à sa sœur est très émouvante et très révélatrice. J’ai consacré une étude à cette question. Aphinar, le lieu désiré par le mourant, pourrait, par sa syllabe finale, faire penser à Zanzibar, où Rimbaud n’est jamais allé, mais où il rêvait d’aller. L’alpha privatif pourrait permettre de traduire « aphinar » par « sans fin », comme si la mort ouvrait sur une autre vie, sans fin, celle-ci.
Arthur Rimbaud. Partir de Pierre Brunel, Éditions Calype, 2025, 112 p.