Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Une biographie de Loup Odoevsky Maslov, Séguier, 2025, 320 p.
Il y a, dans le travail de Loup Odoevsky Maslov, une patience aristocratique, une manière de laisser les figures secondaires remonter à la surface et élargir le regard de l’histoire à partir d’un destin singulier. À travers sa biographie de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, il recompose un monde. Car autour de l’auteur du Guépard gravite une constellation de silhouettes que Maslov ressuscite avec ses connaissances d’héraldiste, mais aussi de natif d’un univers similaire, celui d’une aristocratie de blasons, de terres, de filiations et de parentèles : « Remplacez Palerme par Saint-Pétersbourg, Constantinople, Bruxelles, Buenos Aires, Tandil et Paris, Yalta par Donnafugata, Smyrne, Nice et Guérande, et le récit d’enfance de Lampedusa se superpose aux récits que mes arrière-grands-parents me faisaient de leur enfance et de leur jeunesse. Je suis issu d’un milieu favorisé, qui avait d’importants moyens financiers et vivais comme lui, toujours en voyage », confie Maslov à L’Orient littéraire. À travers les détails, parfois infimes, qu’en livre le biographe, la Sicile du Guépard réapparaît, stratifiée entre grandeur déclinante et lucidité désenchantée, au cœur de la transition entre deux ordres, du Risorgimento à l’avènement de Mussolini.
Dans Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Une biographie, le territoire sicilien est un palimpseste, géographique autant que mental, où se superposent conquêtes, ruines et souvenirs. Au cœur de l’œuvre de Maslov, Le Guépard, unique roman de Lampedusa, posthume qui plus est, et posthumement récompensé du prestigieux prix Strega, raconte le crépuscule d’une aristocratie sicilienne à l’époque du Risorgimento italien. Don Fabrizio, prince de Salina, observe avec une lucidité mélancolique l’aube d’un monde nouveau où les anciennes hiérarchies vacillent. Son neveu Tancrède, opportuniste élégant, comprend avant les autres qu’il faut « que tout change pour que rien ne change ». Entre ces deux figures se joue la tension fondamentale du livre : accepter la transformation sans renoncer à ce que l’on fut. Difficile de détacher une œuvre de son auteur. Lampedusa n’était, au final, comme Proust, que le témoin d’une société et d’une époque dont il était issu. Dans le récit érudit et profondément sensible de Maslov, on le découvre pusillanime et frileux dans la vie réelle. Arrivé après la mort d’une enfant qui l’a précédé, sa mère l’a élevé comme s’il était le remplaçant de sa sœur, l’appelant volontiers « sa fille ». Cette éducation « sous la mère » a certainement favorisé un tempérament introverti, le soumettant à l’influence de cette dernière.
Cette redécouverte intervient à un moment où Le Guépard connaît une nouvelle actualité. Une adaptation récente, produite par Netflix, remet en circulation cette œuvre majeure auprès d’un public élargi. Portée par une nouvelle équipe de réalisation et un casting renouvelé, la série promet de revisiter l’univers de Lampedusa avec une sensibilité contemporaine. « J’étais à Côme durant l’été 2024, revenant du Japon. Durant une soirée, un convive a mentionné le tournage de la série pour laquelle l’un de ses parents avait loué sa maison. C’est alors que ceux qui l’écoutaient ont discuté de Giuseppe et du fait qu’il demeure mystérieux, car résumé en quelques lignes dans l’anthologie mise à la disposition des scolaires pour l’étude du roman qui fait partie du programme », détaille Maslov. « J’ai résumé rapidement sa vie et donné des anecdotes. Mes interlocuteurs m’ont conseillé de rédiger une biographie », poursuit-il. Mais d’où lui venait cette connaissance documentée et structurée de l’auteur du Guépard ? Le narrateur raconte avoir découvert Giuseppe Tomasi di Lampedusa par l’entremise de son « Oncle » Émilie, en réalité une grand-tante au destin hors norme, figure libre et flamboyante qui a profondément marqué son enfance. Ancienne gestionnaire des plantations familiales en Indochine, devenue photographe, familière des milieux artistiques, elle l’initie aux arts à travers voyages et expositions. C’est elle qui l’emmène, enfant, voir Le Guépard dans sa version filmée par Luchino Visconti. Le choc est immédiat. Bouleversé par la beauté et la profondeur de l’œuvre, il en garde pourtant un goût frustrant d’inachevé : « Visconti arrête l’histoire après le bal, abandonnant le Prince au bord du suicide, Angelica consciente que Tancredi déjà lui échappe, et Concetta dans la colère du chagrin d’amour. Oncle Émilie m’expliqua que le film était d’abord un roman comportant deux chapitres supplémentaires. Quelques jours plus tard, elle m’offrit la vidéo du film et un exemplaire du roman », détaille-t-il.
La biographie de Loup Odoevsky Maslov ne redonne pas seulement vie à un écrivain, mais à tout un univers de codes, de lieux et de transmissions, en prenant le temps d’écouter les voix périphériques. Plus qu’une biographie, son Guépard est une œuvre érudite et habitée comparable à celle de Proust, dont Lampedusa pourrait être un protagoniste. Amoureux du Liban, affichant en permanence dans son séjour le drapeau frappé du cèdre, Maslov fut un grand ami de l’écrivain Jabbour Douaihy qui l’appelait « l’Errant iconoclaste ». « Vous respectez, moi j’aime », répondait Cocteau à ceux qui l’accusaient de « massacrer les classiques ». Iconoclaste assumé, Maslov, qui dédie cette biographie « à Jabbour Douaihy », affirme au bout de sa longue cohabitation mentale avec Lampedusa avoir été possédé par son sujet au point d’avoir eu envie, parfois, de le secouer : « Mais arrêtez avec votre mère et bougez-vous ! ».