Critiques littéraires Essai

La guerre du Liban comme héritage

La guerre du Liban comme héritage

Khamsoun sana ‘ala harb Loubnan 1975 : al-athar wal-moutaghayyirat (Cinquante ans après la guerre du Liban 1975. Impacts et mutations), ouvrage collectif dirigé par Khaled Ziadé, Le Centre arabe de recherche et d’études politiques, 2026, 368 p.

Il y a quelque chose de presque tragiquement ironique dans le fait que le colloque « Le Liban, cinquante ans après le 13 avril 1975 », organisé à Beyrouth les 7 et 8 mai 2025, se soit tenu à un moment où beaucoup de Libanais croyaient discerner – quelques mois après l’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République et la nomination de Nawaf Salam à la tête du gouvernement – les signes fragiles d’un possible redressement. Personne (ou presque) n’imaginait alors qu’un an plus tard, le pays se retrouverait emporté de nouveau dans une guerre dont les destructions, les déplacements et les fractures raviveraient les fantômes de 1975.

C’est peut-être pourquoi les actes du colloque, rassemblés dans le collectif Cinquante ans après la guerre du Liban 1975. Impacts et mutations, dirigé par Khaled Ziadé, se lisent aujourd’hui moins comme un retour sur le passé que comme une réflexion sur la permanence de la guerre au Liban. Réunissant des chercheurs en sciences sociales, économiques et politiques, cet ouvrage propose une lecture ample et nuancée du conflit, loin des interprétations univoques qui continuent souvent d’enfermer la guerre dans des grilles idéologiques figées : « Il ne faut pas oublier que les récits dominants et renouvelés de nos guerres restent partiels et regardent très souvent la réalité d’un seul œil (…) Chacun de ces regards contient une part de vérité, mais aussi beaucoup d’insuffisance. (…) On diverge sur la question de savoir qui a gagné et qui a perdu, tandis que la majorité des gens considèrent que tout le monde a perdu et que notre pays est sorti, et demeure encore, couvert de blessures », écrit Tarek Mitri dans son texte d’ouverture. Cette pluralité des lectures conduit naturellement à interroger les mots mêmes employés pour désigner le conflit. Ainsi, dès l’introduction, l’historienne Dima de Clerck souligne la difficulté à nommer autant qu’à interpréter la guerre de 1975 et s’interroge sur l’usage de l’expression « guerre civile » pour la désigner, tant elle tend à réduire la guerre à sa dimension interne et à occulter les responsabilités des puissances étrangères et de la communauté internationale.

L’un des grands mérites de ce volume est de montrer qu’au-delà d’une succession de batailles, la guerre fut un instrument de recomposition interne des groupes confessionnels : « Ce processus fut engagé par les Forces libanaises sous le slogan de « l’unification du fusil chrétien », prélude à la guerre d’élimination de 1990. Quant à la communauté chiite, elle connut des affrontements fratricides entre le mouvement Amal et le Hezbollah qui s’étendirent sur trois années, de 1988 à 1990 », note Khaled Ziadé. Et surtout, un instrument de reconfiguration des équilibres du Liban contemporain. En plus d’avoir interrompu un véritable processus de développement économique et accéléré la destruction progressive des secteurs productifs – comme le montrent deux contributions qui éclairent les racines lointaines de l’effondrement de 2019 –, la guerre a profondément modifié la géographie humaine et sociale du pays. Tripoli a été progressivement marginalisée et appauvrie sous l’effet de la guerre et des politiques qui l’ont suivie, les villes-frontière comme Bint Jbeil condamnées à vivre dans une guerre continue… Hala Nofal soutient que les déplacements internes ne furent pas de simples conséquences des combats, mais de véritables instruments de recomposition démographique produisant des « cantons » plus homogènes, plus fermés et plus méfiants envers l’autre. Dans le prolongement de cette réflexion, Ali Faour souligne que le Liban continue de payer le prix de ces déséquilibres à travers l’émigration massive, le vieillissement de certaines régions et la fuite des compétences : « Le Liban fait aujourd’hui face à des défis existentiels (…) Il faut attirer l’attention sur ces dangers et œuvrer au sauvetage du Liban, avant qu’il ne se transforme en un pays de réfugiés. »

Le livre explique également comment la guerre a détruit les espaces capables de produire une culture collective. Déjà imbriqués dans les structures confessionnelles, les partis politiques se sont progressivement transformés en instruments militarisés dépourvus de leurs valeurs démocratiques. Même les partis qui semblaient les plus modernes ont été rattrapés par des structures archaïques et ont fini par reproduire les réflexes communautaires qu’ils dénonçaient. Au niveau de l’éducation, les établissements scolaires et universitaires sont devenus des lieux de socialisation politique où s’infiltrent milices, clientélisme et idéologies communautaires – une logique dont les effets persistent encore aujourd’hui, notamment à travers la politisation des recrutements. L’ouvrage insiste enfin sur l’héritage culturel durable de la guerre : glorification de la violence et des chefs de guerre devenus dirigeants, repli dans des enclaves confessionnelles, peurs intergénérationnelles et érosion de l’idée même d’État… La guerre s’est donc transformée après Taëf en culture, en habitudes, en système de pensée. Un mode de vie. Une « répétition stérile » pour reprendre la formule de Mohamad Abi Samra.

Ce qui retient finalement l’attention dans ce recueil, c’est qu’il ne cherche ni à distribuer les culpabilités ni à imposer une lecture définitive du conflit. Il montre plutôt comment la guerre s’est institutionnalisée depuis 1990, devenant une norme plus qu’une exception. Cinquante ans après 1975, le Liban semble vivre moins dans l’après-guerre que dans ses prolongements (in)visibles !


Khamsoun sana ‘ala harb Loubnan 1975 : al-athar wal-moutaghayyirat (Cinquante ans après la guerre du Liban 1975. Impacts et mutations), ouvrage collectif dirigé par Khaled Ziadé, Le Centre arabe de recherche et d’études politiques, 2026, 368 p.Il y a quelque chose de presque tragiquement ironique dans le fait que le colloque « Le Liban, cinquante ans après le 13 avril 1975 », organisé à Beyrouth les 7 et 8 mai 2025, se soit tenu à un moment où beaucoup de Libanais croyaient discerner – quelques mois après l’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République et la nomination de Nawaf Salam à la tête du gouvernement – les signes fragiles d’un possible redressement. Personne (ou presque) n’imaginait alors qu’un an plus tard, le pays se retrouverait emporté de nouveau dans une...
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