Comme on pouvait s’y attendre, l’affaire de l’ambassadeur d’Iran, déclaré indésirable au Liban, n’est pas près de connaître son épilogue. Sommé de quitter le pays dimanche dernier au plus tard, le diplomate Mohammad Reza Chibani continuera son travail à Beyrouth, sur instructions précises de son gouvernement. N’ayant plus d’autre qualité aux yeux de l’État libanais que celle d’un ressortissant étranger en situation illégale, c’est donc auprès du seul tandem Amal-Hezbollah qu’il pourra se prévaloir de son loufoque statut.
Et encore, une aussi absurde situation n’est-elle que la partie visible de l’iceberg. En 2024, le précédent ambassadeur, Mojtaba Imani, figurait au nombre des milliers de personnes atteintes lors de l’explosion simultanée de leurs bipeurs dans le cadre d’une attaque cybernétique israélienne. Le seul fait de détenir l’un de ces téléavertisseurs faisait indiscutablement de lui un homme de terrain, plutôt qu’un distingué habitué des cocktails d’ambassades. Encore plus familier du baroud était cependant Chibani qui, déjà lors de la guerre de 2006, représentait son pays au Liban, avant que d’aller soutenir Bachar el-Assad contre les insurgés de Syrie. Il est donc permis de se demander par quel prodige le Liban, avant même que d’en venir à décréter son expulsion, a pu donner son agrément au retour d’un personnage au pedigree aussi chargé…
A-t-on donc pu penser qu’un ambassadeur de la République islamique ne pesait pas trop lourd au fond face aux gardiens de la révolution ? Il est vrai que la décapitation du Hezbollah avait nécessité l’envoi de nombreux officiers de l’armée idéologique iranienne, avec pour mission de restructurer la milice orpheline de Hassan Nasrallah, et même d’en prendre le contrôle opérationnel. C’est bien vrai aussi que des dizaines de ces derniers ont été expulsés et rapatriés à bord d’un avion russe. Pour notre honte, il aura cependant fallu une frappe aérienne israélienne pour que soit révélée au grand jour une faille sécuritaire libanaise des plus extravagantes.
Le 23 mars était ainsi ciblé et éliminé un cadre des gardiens logeant au quatrième étage d’un immeuble de la banlieue est de Beyrouth. Au-dessus, la résidence privée du chef de l’État, du temps où il était commandant de l’armée. Et en dessous, l’appartement de sa belle-sœur où le couple présidentiel venait souvent partager le repas du dimanche. Dans un pays où ont été assassinés un président en exercice et un président élu, on imagine aisément quelles catastrophiques suites aurait pu avoir un aussi inconcevable voisinage. Surtout quand on a fait des gorges chaudes de la foule de taupes plantées par le Mossad dans les réseaux de renseignement de l’Iran et du Hezbollah…
Il y a tout juste quelques heures, l’énigmatique général Esmaïl Qaani, chef de la Force al-Qods en charge des fronts extérieurs, pouvait se féliciter de la résurgence de l’axe des proxies groupant notamment le Hezbollah et les houthis du Yémen. Le successeur de Soleimani avait même la bonté de préciser que ces deux formations relevaient désormais d’une même salle de commandement. Même si ce n’était pas très charitable pour Naïm Kassem, on ne pouvait être plus clair quant à l’iranisation officielle de ces groupes, poussée jusqu’à ses limites les plus extrêmes. Celle-ci ne se limite guère d’ailleurs au terrain militaire, elle déborde sur le langage politique. De hauts responsables du Hezbollah ont récemment évoqué l’heure des règlements de comptes, monté de viles cabales contre le Premier ministre Nawaf Salam et repris le vieux chantage à la guerre civile et au coup d’État.
Toutes ces campagnes viennent de porter le président Joseph Aoun à avertir que toute main qui se porterait sur la paix civile serait tranchée. On veut croire que ce n’était pas uniquement là une cinglante réponse au sort que Nasrallah réservait naguère à quiconque s’en prendrait à l’armement du Hezbollah. Car à l’heure où la maison brûle, l’heure n’est plus aux joutes oratoires mais à la transparence et aux actes concrets. Les Libanais ne demandent qu’à avoir des motifs d’espérance. Mais ils sont également en droit de savoir quelles voies de salut explorent leurs dirigeants ; mieux encore, de le savoir de la bouche même de ces dirigeants, sans qu’en soit forcément affectée la raison d’État.
C’est en définitive une revanche sur l’œuvre du temps et ses ravages que se trouve acculé à prendre le pouvoir libanais, et cela dans un contexte chaque jour plus contraignant et angoissant. Compréhensible, rationnelle au double plan national et moral, a pu sembler au départ sa répugnance à user de la manière forte pour se réapproprier le monopole des armes ainsi que la décision de paix ou de guerre. Depuis, tous les paramètres ont changé – pour le pire –, bouleversant la délicate balance des pertes et profits retenue à l’époque. Consécutive à l’assaut israélo-américain contre l’Iran, l’entrée en guerre du Hezbollah s’est déjà soldée par des centaines de morts et plus d’un million de déplacés. Or ce bilan ne cesse de s’alourdir à chaque vie humaine fauchée, chaque habitation détruite, chaque militaire libanais ou soldat de l’ONU tué. Vertigineusement à la hausse sont devenues aussi les prétentions d’Israël. Après avoir parlé de zone tampon, celui-ci évoque maintenant une occupation permanente du Sud libanais jusqu’au fleuve Litani assortie d’une destruction totale des localités jouxtant la frontière, celles-là mêmes dont les habitants sont héroïquement restés accrochés à leur terre même après que l’armée eut peu dignement évacué les lieux…
Ce n’est évidemment pas dit pour inciter à la manière forte ou à l’attentisme, au contraire, mais quelle marge d’appréciation des résultats et des risques reste-t-il encore au Liban ? À cet hallucinant jeu des chiffres et des lettres, on aurait bien aimé pouvoir consulter, si ça se trouve, le Larousse étatique.

