Bien davantage qu’un retentissant incident diplomatique, le renvoi de l’ambassadeur Chibani est un ferme acte de souveraineté à l’adresse non seulement de l’Iran ou de l’opinion publique libanaise, mais aussi du monde arabe et du monde tout court.
Amplement justifiée était, pour le principe, la décision annoncée mardi par le ministre des A.E., laquelle vient sanctionner les décennies de flagrantes ingérences – doublées d’une insupportable arrogance – qu’a exercées au Liban la République islamique. Il n’y a guère très longtemps, les gardiens de la révolution pouvaient ainsi se vanter d’avoir mis à leur botte non moins de quatre capitales arabes, dont Beyrouth, en sus de la bande de Gaza. Plus récemment, Ghalibaf-Lagaffe (l’intraitable président du Parlement iranien devenu l’interlocuteur de l’Américain Witkoff !) prétendait négocier un cessez-le-feu en lieu et place du Liban. Faut-il rappeler à ce propos avec quelle déshonorante complaisance plus d’un ministre des A.E. de l’époque accueillait ce genre d’outrances ? Pour le moins sur ce plan, le style de la République a salutairement changé.
Non moins significatifs sont les états de service de Mohammad Reza Chibani, dont les toutes fraîches lettres de créance viennent d’être révoquées. Cet expert du Liban, de la Syrie et des rapports avec le Hezbollah était déjà ambassadeur à Beyrouth lors de la guerre de 2006 initiée par la milice. Et il occupait le même poste à Damas en 2011 lorsqu’il s’était agi, pour l’Iran, d’aider Bachar el-Assad à réprimer la révolution tout juste naissante. À lui seul un tel palmarès suffit, à la vérité, pour dégager une insistante odeur de poudre …
Même si elle est loin de préfigurer une rupture totale des relations diplomatiques avec Téhéran, cette affaire contribuera sans doute à conforter la crédibilité internationale de l’État libanais quant à sa volonté proclamée de désarmer le Hezbollah ; d’expulser les gardiens de la révolution qui dirigent les opérations de la milice ; d’imposer un visa d’entrée aux ressortissants iraniens et de mettre le holà aux autres et innombrables interférences du régime des mollahs. Ces dispositions promettent d’être particulièrement appréciées par les royaumes pétroliers du Golfe, auxquels l’Iran réserve la plus grosse part de ses tirs de missiles. Plus délicates à cerner et gérer sont en revanche l’ampleur et les incidences domestiques de l’énergique coup de balai.
Le ministre des A.E. a-t-il trop forcé sur la serpillère, au goût du président de la République, comme le veut la rumeur ? N’étant pas lui-même dans les petits papiers des Iraniens, le président de l’Assemblée et allié du Hezbollah, Nabih Berry, est-il vraiment aussi irrité qu’il le paraît ? Quoi qu’il en soit, et même rompu aux petits arrangements qu’autorise la démocratie libanaise, on ne peut que s’émerveiller du scénario retenu pour les délibérations jeudi du Conseil des ministres, que l’on escomptait exceptionnellement houleuses. En boycottant la réunion, les quatre ministres du tandem chiite ont certes exprimé leur vif mécontentement. Mais assez étrangement ils se sont eux-mêmes privés d’un coup d’éclat encore plus percutant qui eut consisté à quitter la réunion en claquant la porte, à l’instant où y était abordé l’épineux dossier. Partant, il devenait superflu d’effleurer même la question : ce qui permettait au cinquième ministre chiite du gouvernement de se joindre avec un léger retard aux débats. Sauve était alors la règle de conformité communautaire commandant l’action du pouvoir exécutif.
Affaire réglée pour autant ? Sans doute pas. Prié de s’en aller, le sieur Chibani peut très bien choisir, si cela peut le consoler, de se calfeutrer dans l’ambassade d’Iran en attendant l’envoi éventuel d’un successeur. On peut s’attendre aussi à la poursuite des manifestations de soutien orchestrées par le Hezbollah devant l’ambassade. Toujours est-il que deux choses devraient être bien claires. Il serait d’abord fort surprenant que le ministre des A.E. ait pris une initiative de cette importance sans l’assentiment explicite des chefs de l’État et du gouvernement. En tout état de cause, ladite décision ne saurait être qu’irréversible. Car toute reculade serait, pour l’autorité étatique, encore plus catastrophique que l’interdit qui frappait en vain, l’an dernier, le rassemblement commémorant l’assassinat de Hassan Nasrallah.
L’occupation israélienne qui gagne littéralement du terrain, les frappes aériennes, la catastrophe humanitaire qui selon l’ONU menace le pays : même surchargé de problèmes, le pouvoir libanais est tenu de s’assumer. De communiquer. D’expliquer, plutôt que de laisser courir rumeurs, supputations et autres indiscrétions de coulisses.
Au fait, il y a bien longtemps que le président Joseph Aoun ne s’est pas adressé aux citoyens…
Issa GORAIEB

