L'artiste libanaise Cynthya Karam et Jesus Carmona qui, dans sa chorégraphie, mêle la gestuelle traditionnelle arabe à l’énergie tellurique du flamenco. Photo fournie par Jihad Mikhael
À Pampelune, la scène ce vendredi 27 mars était au dialogue des cultures. Celles qui jettent un pont entre le monde arabe et l’Occident, à travers un spectacle ambitieux réinterprétant l’héritage artistique arabo-andalou dans un langage contemporain. Présentée au Museo Universidad de Navarra, prestigieuse institution culturelle de la région de Navarre (au nord de l’Espagne), Algarabia, œuvre conjointe des metteurs en scène libanais et espagnol Jihad Mikhael et Ignacio Garcia, a emporté le public dans un tourbillon de tableaux aux rythmes, accents et couleurs arabes et espagnols.

Née d’une coproduction entre le Museo Universidad de Navarra, l'Abu Dhabi Music & Art Foundation (ADMAF) et la Khawla Art & Culture Foundation, cette création – réunissant des comédiens libanais, des danseurs arabes et émiratis et des musiciens, chanteurs et danseurs de flamenco espagnols – s’inscrit dans le cadre des célébrations du 150e anniversaire du célèbre compositeur ibérique Manuel de Falla. Mais elle résonne, bien au-delà de cette commémoration, comme un geste artistique hautement symbolique : celui qui consiste à retisser les liens culturels ancestraux à l’heure où les conflits civilisationnels et les fragmentations du monde prennent une ampleur dramatique.
Car Algarabia – « fleur parfumée importée par les Arabes en Espagne », signale Jihad Mikhael – est de ces œuvres qui ne se contentent pas de juxtaposer les influences. Elles les entrelacent habilement de manière a offrir une méditation sur ce qui relie.
Comédiens libanais, danseurs et musiciens émiratis et espagnols
Sous la houlette des metteurs en scène Jihad Mikhael et Ignacio Garcia, le spectacle tisse ainsi une dramaturgie du voyage et de la rencontre. L'artiste libanaise Cynthya Karam (reconnue pour son talent à allier jeu et chant) y interprète l'un des rôles principaux, celui d'une jeune botaniste arabe partie en Andalousie à la recherche des secrets des plantes et des fleurs. Elle y découvrira que la connaissance peut aussi être instinctive, charnelle, presque viscérale.

Aux côtés d’artistes de renom à l’instar de Lucia Campillo (nouvelle étoile de la danse et de la chorégraphie flamenca), de Jesus Carmona (danseur flamenco qui a également signé la chorégraphie de cette pièce) mais encore du fabuleux récitant Rafic Ali Ahmad (acteur phare de la scène théâtrale libanaise) se déploient 59 musiciens et 8 choristes issus de l’orchestre de Université de Navarre, dirigés par Borja Quintas.
Dans sa chorégraphie, Jesus Carmona mêle la gestuelle traditionnelle arabe à l’énergie tellurique du flamenco, oscillant entre héritage et contemporanéité.
« Les guerres passent, seules restent les oeuvres qui rapprochent les gens »
La musique elle aussi franchit les frontières. Aux compositions de Manuel de Falla répondent celles du compositeur émirati Ihab Darwish, réunies dans une partition inédite façonnée par Josema Garcia Hormigo. Une matière sonore où les résonances andalouses rencontrent les inflexions arabes des mouachahats, dans un subtil jeu d’échos.
À cette architecture musicale se greffent les vers de Nizar Kabbani, Miguel Hernandez, Ibn Zamrak ou encore Jean de la Croix. Récités ou chantés dans leur langue d’origine, ils prolongent d'une constellation poétique ce dialogue entre les deux rives.

Longuement applaudi, au cours des deux soirées données à Pampelune (vendredi 27 et samedi 28 mars), ce spectacle devait être également présenté le 26 avril à l'Abu Dhabi Festival. Le rendez-vous a été reporté à novembre prochain. Une décision dictée par le contexte régional, qui souligne en creux la fragilité des circulations culturelles aujourd’hui.
À signaler que, pour maintenir cette première espagnole à la date prévue, les deux comédiens, le directeur artistique libanais ainsi que les quatre danseurs arabes de la Sharjah Performing Arts Academy, ont bravé les risques liés aux bombardements iraniens visant les Émirats arabes unis et le Liban. Une détermination qui témoigne de leur volonté de ne pas laisser la fureur des armes rompre le dialogue des arts. Parce que comme le dit Rafic Ali Ahmad : « Les guerres passent, le souvenir de ceux qui les mènent s'efface, ne reste en mémoire que les œuvres qui rapprochent les gens.»



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