Surprenante collaboration de deux ans entre John Galliano et Zara. Photo zilvesztermako tirée de la page Instagram @zara
Zara va collaborer avec John Galliano ! La mode de masse, à la portée de l’acheteur moyen, s’offre un créateur de génie, lancé par Givenchy, déifié chez Dior, qui n’a depuis lors travaillé que pour des maisons exclusives comme Oscar de la Renta et Margiela. L’annonce faite au début de cette année est si paradoxale qu’elle a fait coup de tonnerre : d’un côté, une machine mondiale à produire du désir accessible ; de l’autre, un créateur dont l’imaginaire s’est longtemps exprimé dans les sphères les plus théâtrales et élitistes de la mode.
Car il ne s’agit pas d’une capsule, comme en produit chaque année la marque rivale de « fast fashion » H&M. Le projet table sur un partenariat de deux ans, pensé comme un laboratoire créatif. Galliano y est invité à « réécrire » les archives de Zara, à revisiter les pièces existantes du label populaire plutôt qu’à imposer un geste ex nihilo. Il ne s’agira pas pour Galliano de signer une collection, mais de transformer le langage même de la marque. Ce projet s’inscrit dans une stratégie plus large : sous l’impulsion de Marta Ortega, l’héritière du fondateur d’Inditex, propriétaire de Zara, l’idée est de se rapprocher d’un territoire plus conceptuel, multipliant les dialogues avec des designers de haut vol. L’arrivée de Galliano marque toutefois une étape supplémentaire : elle introduit dans l’univers du marché de masse une figure associée à l’excès, à la narration et à une couture quasi dramatique.
Comment traduire l’exubérance gallianesque, ses silhouettes historiques, ses références baroques, son goût du costume, dans une économie de grande diffusion ? Peut-être en déplaçant le regard. Il faudra s’attendre à moins de spectacle, plus de montage, de collage, de détournement, avec une arrière-pensée de haute couture sans la complexité de celle-ci.

Cette collaboration racontera à l’évidence autre chose que des vêtements. Elle annoncera peut-être une nouvelle ère où les frontières entre luxe et accessibilité s’effacent, avec les archives comme matière première et une popularisation des mythologies réservées aux élites. Il est déjà étrange de parler d’« archives » s’agissant de Zara, qui prend essentiellement appui sur des basiques en détournant et adaptant chaque saison une certaine période de la mode. Le mot « archives » à lui seul est emprunté aux grandes maisons de luxe qui conservent les créations les plus spectaculaires de leurs créateurs.
La carrière de John Galliano avait connu un arrêt brutal en 2011, à la suite d’un scandale public qui avait entraîné son départ de Dior et mis en lumière la pression inhumaine à laquelle étaient soumis les créateurs à une époque où les exigences et les caprices du marché du luxe avaient mis la machine en surchauffe. Après quelques années de retrait, il revient progressivement sur le devant de la scène, jusqu’à être nommé directeur artistique de Maison Margiela en 2014. Là, il opère une mue : son style devient plus introspectif, conceptuel, déstructuré, en dialogue avec l’héritage de la maison. Aujourd’hui, Galliano incarne à la fois un poète maudit de la mode et un créateur en perpétuelle reconstruction.

