De la fumée s’élève d’un incendie en cours près de l’aéroport international de Dubaï, le 16 mars 2026. Photo AFP
Dans cette troisième semaine du conflit déclenché par Israël et les États-Unis contre l'Iran, qui s’intensifie avec une réthorique guerrière allant crescendo et des frappes sur des infrastructures énergétiques et civiles, le secteur aérien doit faire face à des incertitudes et contraintes croissantes, dont les effets commencent à se faire sentir à long terme.
Symbole de cette fébrilité, les organisateurs de l’Arabian Travel Market ont annoncé mercredi le report de cet événement majeur du tourisme au Moyen-Orient et dans le Golfe, de mai à août. Selon un décompte de Cirium, une société spécialisée dans l’analyse de données et d’informations sur le transport aérien, largement repris dans la presse, plus de 52 000 vols en provenance ou à destination de la région ont été annulés sur plus de 98 000 vols programmés.
« La situation est extrêmement précaire : des vols peuvent être annulés à la dernière minute, même si les billets ont été émis. La demande est bridée et certaines compagnies peinent à remplir leurs avions, car peu de voyageurs veulent prendre le risque de se déplacer », explique Jean Abboud, président de l’Association des agences de voyages et de tourisme (ATTAL). « Les agences croulent sous les appels de clients, mais il y a peu de paramètres stables », ajoute-t-il, évoquant une conjoncture « catastrophique » à l’approche de la saison estivale.
Statu quo pour les espaces aériens
Raymond Wehbé, CEO (PDG) de l’agence We Reach the World, souligne que la situation des vols reste imprévisible. « Le suivi des départs et arrivées à Beyrouth est perturbé et se fait au jour le jour. Seule la Middle East Airlines (MEA) assure des vols quotidiens », précise-t-il. « Même un espace aérien ouvert, comme celui de l’Arabie saoudite ou de la Jordanie, peut être temporairement fermé en cas d’attaque et rouvrir ensuite ; rien ne le garantit », ajoute-t-il.
Les décisions des compagnies aériennes reflètent la même incertitude. Royal Jordanian a modifié deux fois en 24 heures la reprise de ses vols entre Amman et Beyrouth, tandis que Lufthansa, Pegasus et Aegean Airlines ont annoncé des suspensions à moyen terme. Certaines, comme Air France ou Turkish Airlines, réévaluent la situation chaque semaine. Même la MEA ajuste régulièrement ses vols pour s’adapter aux fermetures d’espaces aériens. Les grandes compagnies du Golfe – Emirates, Qatar Airways, Etihad – reprennent progressivement leurs vols commerciaux, mais lentement, avec des détours allongeant considérablement les trajets et parfois interrompus par des alertes de missiles dans leurs couloirs aériens.
Au niveau des espaces aériens, la situation n’a pas beaucoup changé depuis le dernier point de L’Orient-Le Jour. Plusieurs pays maintiennent leurs espaces totalement fermés : Irak, Koweït, Iran (avec quelques exceptions) et Israël, où une autorisation préalable reste nécessaire pour décoller ou atterrir. Bahreïn et Qatar gardent également leurs aéroports fermés, sauf autorisation préalable, mais à un degré légèrement moins strict. Au Qatar, où le trafic reprend petit à petit, c’est l’armée qui donne l’autorisation aux avions de décoller pour emprunter un couloir qui contourne les Émirats et évite l’Iran.
La Syrie limite l’ouverture de son espace aérien à quelques corridors, notamment vers Alep. L’Arabie saoudite n’a fermé que certaines zones, près de l’Irak et du Golfe. Les Émirats arabes unis restent globalement ouverts, mais avec des restrictions via des zones de contrôle sécuritaire du trafic aérien (ESCAT). La Jordanie, le Liban et Oman maintiennent leurs espaces aériens ouverts. Le Yémen est toujours considéré comme une zone de conflit actif, et les aéroports des pays voisins limitent les vols vers la région.
Prix des billets
Raymond Wehbé souligne également que les prix des billets sont en hausse, principalement en raison de l’augmentation du prix du carburant liée aux cours des hydrocarbures — notamment à cause de la quasi-paralysie par Téhéran du détroit d'Ormuz, par où transite normalement un cinquième de la production mondiale de pétrole mais aussi du gaz naturel liquéfié, ainsi que des récentes frappes sur les installations énergétiques en Iran et dans le Golfe — ainsi que des coûts d’assurance des polices déjà souscrites contre le risque de guerre. Une analyse confirmée par le vice-président et directeur général de la Royal Jordanian, Samir Majali, qui a annoncé jeudi dans un communiqué que la compagnie devait en plus faire face à une augmentation des coûts opérationnels, notamment à cause des détours pour éviter les espaces aériens fermés, de l’impact d’un recul de la demande et de l’augmentation des demandes de remboursement ou de modification de billets.
Dans ce contexte, les compagnies aériennes s'adaptent de différentes manières. Scandinavian Airlines (SAS) et New Zealand Airlines (NZ) ont, par exemple, annulé un nombre important de vols – 1 000 en avril pour SAS, plus de 1 100 jusqu’à fin mai pour NZ – tandis que la compagnie roumaine Dan Air a reporté le lancement de plusieurs nouvelles liaisons vers l’Europe, initialement prévues le 1er avril 2026. D’autres compagnies ont augmenté leurs tarifs, à l’image d’Air France-KLM, qui a relevé ses prix sur les vols long-courriers pour les billets émis à partir du 11 mars. Certaines compagnies asiatiques, comme Singapore Airlines et Cathay Pacific, ont temporairement augmenté le prix de leurs billets de manière spectaculaire, profitant de la forte demande générée par la suspension des vols des compagnies du Golfe.
Certains marchés, sont relativement épargnés du fait de leur éloignement de la zone de conflit. Dans des déclarations cette semaine rapportées par l’AFP, les directions des trois plus grandes compagnies américaines — United Airlines, Delta Air Lines et American Airlines — ont fait part d’une forte demande jusqu’à mi‑mars, mais craignent déjà que la hausse des prix de l’énergie ne réduise leurs profits.



