Rechercher
Rechercher

Campus - guerre au liban 2026

Entre peur et attachement : ces jeunes du Liban-Sud qui restent dans leurs villages

Cinq étudiants issus du Liban-Sud refusent de partir malgré les risques. Ils lancent un même message poignant : « Nous voulons vivre en paix ! »

Waad Lamaa. Photo DR

Waad Lamaa, âgée de 20 ans, réside dans le village de Arabsalim, dans le caza de Nabatiyé. Elle s’exprime sur son hésitation à partir : « Au tout début, je voulais partir. Nous ne savions pas comment les frappes israéliennes allaient se dérouler, si elles seraient aléatoires ou non. » La peur régnait au village, mais les parents de la jeune étudiante en art graphique à l’Université internationale libanaise (LIU) à Nabatiyé ont décidé de rester dans leur maison. Waad évoque l’absence de cibles potentielles autour d’elle et l’absence de menaces directes dans son voisinage. Malgré cela, elle ne nie pas la possibilité de quitter son village « si la situation devient trop dangereuse », confie-t-elle.

Marilyne Hanna a elle aussi décidé de vivre sous la menace, mais avec sa famille. Elle, qui se trouvait à Beyrouth au début des frappes pour ses études en première année de biochimie à l’Université libanaise (UL), a rejoint sa famille installée à Debel dans le caza de Bint Jbeil. Bien que son village ne soit pas directement visé, la tension y est permanente. La jeune étudiante de 19 ans confie avoir été profondément marquée par la mort du curé de la paroisse de Qlayaa, dans le caza de Marjeyoun, tué par un obus tiré par l’artillerie israélienne le 9 mars. « Nous avons eu très peur, insiste-t-elle, très peur ! » Elle poursuit : « Les habitants de ce village n’étaient pas directement visés comme nous, et pourtant cet incident est arrivé. » La jeune fille se rappelle le déplacement vécu en 2024 : « C’était tellement éprouvant que l’on n’a pas envie de revivre cela une deuxième fois, je reste avec ma famille, malgré la situation fragile ici », conclut-elle.

Malek*, âgé de 28 ans, diplômé en relations internationales, réside actuellement à Jarjouaa dans le caza de Nabatiyé. Il raconte : « Nous avons déjà vécu un déplacement forcé en 2024. J’ai fait des nuits blanches en pensant à la maison. Je ne peux pas trouver le mot pour décrire la peur et l’inquiétude qu’on a vécues. » Il ajoute : « Je me sentais protégé physiquement pendant la dernière guerre, mais je me noyais dans l’angoisse et la peur de perdre ma maison ou un membre de ma famille, ou encore un proche. » Or cette fois-ci, la famille de Malek a décidé : « Nous resterons tant que c’est physiquement possible, tant que nous nous sentons protégés, ou du moins tant que notre secteur n’est pas directement bombardé. » Décider d’abandonner son village et sa maison est toujours un déchirement. Il explique : « Ce sera difficile d’abord pour moi personnellement, pour ma famille qui a vécu toute sa vie dans le village et pour mon grand-père qui est aussi avec nous. Nous sommes attachés à nos racines, à notre terre. »

Quant à Jimmy*, 19 ans, qui habite Deir Mimas dans le caza de Marjeyoun, il évoque son hésitation constante : « L’idée de partir est toujours là, on hésite sans cesse. Pour l’instant, tant qu’il y a un moyen de communiquer avec l’extérieur, notamment via internet, nous restons. Mais la situation est loin d’être stable. En effet, nous sommes entourés de zones de combat comme à Kfarkila, Taybé ou Marjeyoun. »

Le choix est de tenir bon, car finalement « on n’est jamais mieux que chez soi », dit-il. Le jeune étudiant en première année de génie mécanique à la LIU ajoute : « Il est terriblement difficile d’emporter toute sa vie dans des sacs et de partir. »

Jimmy souligne le rôle important des jeunes dans la protection du village. « Les jeunes, en coordination avec la municipalité, organisent des tours de garde aux carrefours pour éviter les vols et sécuriser les lieux. »

Razane Abou Ghannam, étudiante en deuxième année de sociologie à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ), vit actuellement à Aïn Ebel, dans le caza de Bint Jbeil. Elle raconte : « Notre village est situé dans le secteur central, très proche de la frontière, entouré de localités comme Rmeich, Bint Jbeil et Maroun el-Ras. » La jeune femme de 20 ans parle du choix de rester : « Ce choix s’est imposé. Nous ne voulons pas abandonner nos maisons et nos terres pour un destin inconnu. Partir, c’est prendre le risque de ne jamais pouvoir revenir, surtout avec les discussions actuelles sur la création d’une zone tampon. Je ne veux pas me retrouver quelque part sans savoir si je reverrais mes parents ou mon foyer », affirme-t-elle avec colère.

Razane a choisi de rester soudée à sa famille. Elle se rappelle son vécu difficile en 2024 et dit : « Lors des précédents affrontements, j’étais coincée à Beyrouth alors que mes parents étaient au Sud. C’était une période d’angoisse terrible. Les communications avaient été coupées, plus d’internet, plus de réseau mobile… et je ne savais même pas s’ils étaient en vie. Mon père faisait partie des trois seules personnes restées au village pour surveiller les maisons alors que tout le monde s’était réfugié à Rmeich. Cette fois-ci, j’ai préféré rester avec eux. Même si nous vivons sous les bombes et les avions, le fait d’être ensemble m’apporte une forme de sérénité que je n’avais pas à distance. »

Razane Abou Ghannam. Selfie
Razane Abou Ghannam. Selfie

La vie n’est plus normale

Waad Lamaa confie se sentir à l’aise de jeûner et de passer le ramadan chez elle, à Arabsalim. La nourriture est encore disponible et accessible dans son village. La jeune fille évite de sortir en dehors de son foyer afin d’éviter tout imprévu. Cependant, elle rencontre des difficultés avec les cours en ligne. « Je n’arrive pas à me concentrer », avoue-t-elle.

Marilyne Hanna partage la même situation à Debel. « La vie n’est plus normale », lance-t-elle. « On ne peut rien faire comme avant. Je passe mes journées à la maison. Je pourrais sortir marcher ou voir le soleil, mais la peur me retient. Je ne sais jamais ce qui peut arriver une fois dehors, loin de la sécurité du foyer. Pour briser l’ennui et l’angoisse de ma petite sœur de 10 ans, j’essaie de l’occuper. Comme les écoles sont fermées, on joue ensemble. Aujourd’hui, nous sommes descendues juste en bas de la maison pour jouer au ballon, mais c’est le maximum que l’on puisse s’autoriser », dit-elle.

En ce qui concerne les besoins primaires, Marilyne et sa famille comptent sur la mouné (provisions traditionnelles libanaises) qu’elle a préparée. Elle détaille la situation actuelle dans son village : « Pour le pain, une boulangerie dans le village voisin de Rmeich continue de fonctionner et de nous approvisionner. C’est à environ 15 minutes en voiture. Les commerces locaux et les stations-

service sont fermés faute de carburant, alors les commerçants s’organisent en petits convois risqués pour aller chercher des légumes et des fruits dans d’autres localités. Pour l’électricité, c’est devenu compliqué. Les abonnements aux générateurs privés sont rationnés car le mazout manque. Heureusement, presque tout le monde ici a installé des panneaux solaires. »

Malek révèle son quotidien dans son village de Jarjouaa : « La vie s’est réorganisée. Il n’y a plus d’épiceries ouvertes, mais on arrive à s’approvisionner dans les villages voisins. » Sa famille, qui a vécu des jours de guerre, a anticipé. « Depuis la fin 2023, nous avons constitué un stock de produits essentiels à la maison. On gère au jour le jour, on scrute les nouvelles 24 heures sur 24 pour guetter les ordres d’évacuation ou l’approche des bombardements. On essaie simplement de vivre dignement chez soi, au milieu de l’incertitude », dit-il, semblant avoir accepté l’amertume de la situation.

Marilyne Hanna. Selfie
Marilyne Hanna. Selfie

Jimmy, lui, décrit la situation dans son village de Deir Mimas : « Quelques épiceries sont encore ouvertes, reprises par ceux qui sont restés, mais les légumes sont devenus hors de prix. Pour le reste, nous devons effectuer un trajet risqué de 15 à 20 minutes vers Qlayaa pour ramener tout ce dont nous avons besoin en un seul voyage. Au niveau des infrastructures, la situation est précaire. Un missile est tombé sur le réseau électrique et personne ne peut venir réparer. Nous dépendons du générateur du village, qui ne tourne que quelques heures par jour pour économiser le mazout. L’internet est instable, et dès qu’on sort de la maison, il n’y a plus aucun signal, pas même la 3G. » Le jeune homme exprime sa frustration de poursuivre ses cours en ligne. « J’avais adoré l’expérience en présentiel », évoque-t-il.

À Aïn Ebel, Razane raconte : « Nous passons l’essentiel de notre temps cloîtrés à la maison. Sortir est trop risqué, on craint toujours une frappe impromptue sur la route. Nos ressources s’épuisent progressivement : l’eau, la nourriture, le mazout pour le chauffage et surtout l’essence. Les stations ne sont ouvertes que par intermittence avec des quotas très stricts pour que tout le monde puisse en avoir un peu, notamment en cas d’évacuation d’urgence. On essaie d’économiser chaque goutte. Le gaz de cuisine a aussi manqué pendant une période avant d’être réapprovisionné en quantités limitées. » Et de conclure : « Je crains pour mon avenir. On ne sait pas combien de temps cela va durer, ni jusqu’où cela va impacter nos études. »

*Les prénoms ont été modifiés.

Waad Lamaa, âgée de 20 ans, réside dans le village de Arabsalim, dans le caza de Nabatiyé. Elle s’exprime sur son hésitation à partir : « Au tout début, je voulais partir. Nous ne savions pas comment les frappes israéliennes allaient se dérouler, si elles seraient aléatoires ou non. » La peur régnait au village, mais les parents de la jeune étudiante en art graphique à l’Université internationale libanaise (LIU) à Nabatiyé ont décidé de rester dans leur maison. Waad évoque l’absence de cibles potentielles autour d’elle et l’absence de menaces directes dans son voisinage. Malgré cela, elle ne nie pas la possibilité de quitter son village « si la situation devient trop dangereuse », confie-t-elle.Marilyne Hanna a elle aussi décidé de vivre sous la menace, mais avec sa famille. Elle, qui se trouvait à...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut