Quelle est la source du désastre libanais que des diplomates éminents ont fini par détecter et qui explique l’intransigeance arabe, européenne, américaine, mondiale… pour que les Libanais, enfin, se décident la fermeture du Liban sâha (arène) spartiate, puis arènes au pluriel ? L’article : « Et si Israël n’existait pas ? » (Anthony Samrani, L’Orient-Le Jour, 5/3/2026) doit désormais inciter à une profonde investigation, à la différence de nombre de palabres libanais, longtemps rabâchés.
Bien sûr, on va répéter toutes les surenchères sur l’ennemi israélien. L’implantation d’un messianisme nationaliste sioniste ethnique et racial en 1948 en Orient est à l’origine de presque toutes les perturbations dans le monde, et pas seulement au Liban, et de la crise profonde de l’ONU.
Au cours d’une rencontre dite de « dialogue national », devenu « sport libanais saisonnier » suivant le grand sociologue Melhem Chaoul, un participant lance la surenchère passe-partout : « Il y a des chrétiens qui ne considèrent pas Israël comme ennemi ! » Je me suis levé en colère pour dire : Taisez-vous ! Il s’est tu ! C’est une insulte pour tous les Libanais et tous les chrétiens – et aussi maronites. Il faut relire pour cela le compte rendu houleux entre Begin et Bachir Gemayel, suivi de l’attentat contre Bachir Gemayel !
1. Le combustible du changement constitutionnel : la couverture des guerres multinationales au Liban en 1975-1990, c’était publiquement la cause palestinienne, la présence armée palestinienne au Liban et la défense de cette cause ! Mais qu’y avait-il derrière cette cause, tout au long de 15 années ? Quel était le combustible pour alimenter cette cause, parfaitement juste et qu’il faut défendre, mais qui sert de couverture pour d’autres « causes » ? C’était une volonté de changement constitutionnel, de rétablir des équilibres intercommunautaires, changer le nizâm (régime politique). Avant le pacte de Taëf, les Libanais ont forgé 14 accords officiels d’entente nationale, et les Palestiniens armés ont tenté à plusieurs reprises, avec la plus profonde bonne volonté, d’arrêter les affrontements.
Ce fut inutile, pourquoi ? La juste cause de Palestine est aussi devenue un enjeu tant pour Israël que pour le régime de la famille Assad, et aussi pour des marchands d’armes ! Il fallait continuer, avec ou sans les Libanais, avec le prétendu équilibre stratégique syrien avec l’ex-URSS, puis un autre prétendu équilibre stratégique avec un régime de religieux enturbannés, et puis rupture par la Syrie des Assad de la solidarité arabe au moyen des guerres au Liban comme combustible, toujours prêt à se rallumer, avec des psychés morbides de sunnisme, maronitisme et chiisme… qui se proposent de perturber des équilibres séculaires et tout un patrimoine cumulé.
Conditions inespérées pour l’ennemi israélien, durant plus de 15 ans, pour le démantèlement du pluralisme séculaire religieux et culturel libanais ! Les guerres au Liban en 1975-1990 sont une tentative de mise à exécution de plans établis par Moshe Sharett et Ben Gourion dans les années 1950 pour la « partition du Liban ». (Moshe Sharett, Mémoires, en hébreu, 8 vol., résumé in Beyrouth-al-Masâ’, numéros 77-98, 9 et 16/12/1975).
2. L’accord du Caire revisité de 2006 : l’accord du Caire de 1969 a enfin été abrogé par le Parlement le 21/5/1987. Il fallait alors faire croire à des Libanais dupes qu’avec le pacte de Taëf, c’est désormais une Troisième République. Occasion privilégiée aussi pour le régime Assad afin de maintenir au Liban présence, tutelle, ou occupation, avec la manipulation de la Constitution et avec des Libanais subordonnés, clients, prêts à toutes les compromissions pour un siège parlementaire, ministériel, et même pour une petite formalité administrative illégale.
Pourquoi, après l’accord du Caire de 1969 et ses séquelles, une formation politique a-t-elle conclu un accord du Caire revisité avec un État parallèle au Liban le 6/2/2006 ?
Est-ce pour la cause de Palestine ?
Contre l’ennemi israélien ? Pour l’unité nationale ? Non ! Pour l’accès à une présidence de la République, sans république (res publica) ! Pour le partage d’un butin étatique, sans État !
Déjà dans la crise de 1958, ce n’était pas le problème de l’ennemi israélien. Des Libanais, avec un patron extérieur, se proposaient d’exercer une hégémonie dans les équilibres internes. C’est le président Nasser lui-même qui, en 1958, exacerbé par la présence de comploteurs syriens et égyptiens au Liban exige (sic) du gouvernement libanais une « déclaration officielle de neutralité du Liban pour la poursuite des négociations » (an-Nahar, 2/4/1958 et notre ouvrage : La neutralité officielle du Liban dans le cadre de la Ligue arabe, 2024).
3. Double source du mal libanais : quelle est donc la source du mal libanais ? Bien sûr, l’ennemi israélien en ce qui concerne le Liban, la Palestine, le monde arabe et l’avenir de la paix internationale. Mais pour les Libanais en particulier, la source morbide, psychanalytique et culturelle, est en nous. Où ? Dans deux données, surtout après un demi-siècle de guerres multinationales et d’occupations directes ou par procuration : le complexe de la Sublime Porte et l’absence d’acculturation de l’État !
C’est dire que désormais ça suffit !
Ça suffit par des intellectuels perroquets de ruminer des analyses déconnectées de l’expérience, par des académiques en chambre, idéologues, politicards, imposteurs et sociopathes !
Ce n’est pas, ce n’est plus la cause de Palestine ni la cause de la résistance nationale contre l’occupant qui sont à la source, vraiment profonde, du désastre libanais toujours recommencé ! C’est l’idéologie d’imposteurs, de manipulateurs, de sociopathes libanais, en psychohistoire et psychanalyse politique, qui exploitent périodiquement des mentalités de Libanais, dont la mémoire fragmentée n’a rien appris et qui, pour une hégémonie interne hypothétique, reprennent des aventures meurtrières, pour eux-mêmes d’abord et aussi pour la patrie.
Toute l’idéologie de combat, résistance, libération contre Israël devait être depuis des années repensée à la lumière des pères fondateurs du Liban de 1920, et surtout de l’apport de grands visionnaires chiites, dont l’imam Moussa Sadr, Mohammad Mahdi Chamseddine, Hani Fahs… Pour l’idéologie sioniste, mortifère pour elle-même à moyenne ou longue échéance, le Liban de 1920 est une « erreur géographique et historique » (Meir Zamir, Politics and Violence in Lebanon, Jerusalem Quarterly, n° 25, 1982 et Wall Street Journal, 11 juin, 1982).
Les guerres multinationales et prolongées en 1975-1990, c’est l’essai de fragmentation impossible du Liban uni et pluriel. Israël est-il donc dans l’action politique de politicards, imposteurs, manipulateurs et sociopathes « ennemi » et aussi « prétexte » ? Prétexte pour l’exercice d’une hégémonie sectaire au Liban ? Couvrir la domination de la famille Assad sans essayer de libérer un mètre carré du Golan ? Prétexte à un régime régional de barbarie d’Étacide, avec sa création d’États parallèles au Liban, Syrie, Irak, Yémen, Soudan… ?
À un sionisme messianique, ethnique et racial, qu’est-ce qu’on oppose ? Le soutien à un régime de religieux enturbannés qui sème l’Étacide dans toute la région. Aucun occupant dans toute l’histoire de l’humanité n’a tenté de tuer l’État détenteur de ses attributs exclusifs régaliens (rex, regis, roi), fruit de plusieurs siècles dans l’anthropologie historique et juridique (Norbert Élias, La dynamique de l’Occident, 1969, rééd. 1975, Pocket, n° 80, 320 p.).
4. La défense désormais autrement : la cause du Liban arabe et message nécessaire à l’encontre de l’ennemi israélien, du sionisme, et en faveur de l’arabité libanaise, et non celle des Assad et des prisons, elle doit désormais être défendue autrement que par l’endoctrinement d’une clientèle dupe et dupée, de résistants courageux et honnêtes, avec en exergue l’affirmation de l’imam Moussa Sadr au Caire : « La paix au Liban est la meilleure forme de guerre contre Israël… » (Yaacoub Daher, Masîrat al-Imâm Musa al-Sadr, Dar Bilâl, 2000, 12 vol., vol. 7, 1976, p. 98).
Le Liban, comme le relèvent souvent quelques intellectuels et stratèges perroquets, se trouve dans un contexte régional explosif, mais ce sont des Libanais, du sunnisme, maronitisme, chiisme… qui tentent, avec le complexe atavique de la Sublime Porte, d’impliquer le pays pour des enjeux internes d’hégémonie et des rêves fracassés d’homogénéité ou de supériorité !
Un sunnisme politique d’autrefois a proclamé et vit la contrition nationale, depuis l’accord du Caire du 3/11/1969, abrogé que le Parlement le 21/5/1987. Un nouvel accord revisité a été conclu par un maronitisme politique, le 6/2/2006, non pour une noble cause, mais pour l’hégémonie et avec la pollution des plus nobles notions : husas, hajm (part, volume), tiers, blocage, droit des chrétiens, salâhiyât (attributions)... Un chiisme politique, subordonné à une volonté de religieux enturbannés, mobilise et endoctrine des résistants dupes et dupés pour un projet extérieur qui n’est pas le leur. En cas de démantèlement, ce qu’il brandit, c’est une récompense interne pour son aventure de la Sublime Porte ! Autant de rêves, en psychanalyse politique libanaise, impossibles et fracassés !
* * *
Quand un conseil de communauté devient le conseil d’un parti, et non plus de toute sa communauté, il ne faut plus accuser exclusivement l’ennemi israélien. L’aveuglement ou l’aventurisme devient suicidaire. Le régime régional avec ses religieux enturbannés envisage, cette fois, pour sortir de son impasse, de provoquer une nouvelle guerre intérieure au Liban, avec ingérence éventuelle de la Syrie et d’autres… jusqu’au dernier chiite et impliquer la France, l’Europe et d’autres dans une guerre intérieure au Liban… pour les autres !
Membre du Conseil constitutionnel, 2009-2019
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