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Le chantage au tabou


On voulait croire qu’à force de désastreuses aventures il avait fini par vider son sac à malices. Que face au titanesque assaut israélo-américain contre son patron iranien, un dernier vestige de sens national pouvait porter le Hezbollah à continuer de faire le dos rond pour épargner à notre pays un surcroît de malheurs. On avait tout faux, et c’est le Liban tout entier que la milice s’emploie visiblement à entraîner dans son pitoyable suicide, son misérable crépuscule des dieux. À la différence des précédentes équipées guerrières, l’enjeu n’est plus cette fois une énième occupation suivie, la baraka aidant, d’un énième retrait. Car ce n’est plus seulement dans la guerre, mais dans la perspective de l’après-guerre, que le Hezbollah s’acharne à plomber comme à plaisir les chances du Liban.

• Le facteur humain d’abord, puisqu’il l’emporte tragiquement sur toute autre considération. C’est de centaines de milliers de déplacés jetés sur les routes sur simple sommation israélienne que Naïm Kassem paie un futile tir de roquettes destiné à venger l’assassinat du guide iranien ; de récidiver les jours suivants n’a fait évidemment qu’intensifier le blitz aérien et élargir l’occupation terrestre. Jamais auparavant n’avait été aussi clairement exposée la désinvolture dont fait preuve le Hezbollah envers la vie et les biens de ces mêmes concitoyens chiites dont il se prétend le garant et le protecteur. La région frontalière et la Dahié précipitamment désertées par leurs habitants, la banlieue sud de la capitale explicitement promise au même sort que Khan Younès, les consignes d’évacuation étendues à une portion de la Békaa, bonsoir la protection ! En revanche, c’est un énorme fardeau socio-économique – mais éminemment sécuritaire aussi – qui échoit à un État dramatiquement à court de ressources et déjà surchargé de problèmes.

• Le plus brûlant de ces problèmes est la situation surréelle, lunaire, martienne et finalement intenable dans laquelle l’obstination du Hezbollah place le Liban officiel, et plus particulièrement l’institution militaire. Celle-ci, comme on sait, est prudemment restée l’arme au pied tout au long des guerres privées dans lesquelles se sont fourvoyés Hassan Nasrallah et puis Kassem, en soutien tantôt de Gaza et tantôt de Téhéran. Or le contexte a changé du tout au tout depuis qu’a été mis sur les rails le processus de désarmement du Hezbollah, celui-ci reniant sans cesse les engagements contractés le couteau sous la gorge dans le cadre du cessez-le-feu draconien de 2024.

De longs mois ont ainsi été perdus en vains pourparlers, la milice profitant de ce répit pour reconstituer ses forces et accuser l’autorité d’obéir au diktat d’Israël. Si bien qu’à l’heure où la guerre asymétrique fait rage à nouveau, ce vil chantage à la collusion ne rend que plus complexe encore le vieux dilemme auquel était déjà confrontée la troupe lors des matraquages ponctuels, quasiment routiniers, auxquels se livrait l’État hébreu. Voit-on sérieusement l’armée saisir les arsenaux hors la loi au plus fort de l’expédition ennemie ? Est-il vraiment plus reluisant d’attendre qu’Israël ait liquidé le travail pour y aller, comme en vient à le souhaiter ouvertement une proportion croissante de Libanais excédés ? Et le seul instinct de survie en tant que formation politique peut-il encore porter les inconditionnels de l’Iran à éviter le pire en cédant leurs armes ?

• Toutes les guerres ont une fin, elles débouchent forcément sur des accords plus ou moins durables. Or tout porte à croire que celle en cours aura des résultats bien plus durables que tous les arrangements frontaliers qui ont jalonné des décennies de tumultueux voisinage. Bien connues sont cette fois les exigences de Tel-Aviv et de Washington, et les effets calamiteux sur le terrain des guerres pour autrui ont gravement affecté la capacité de négociation du Liban. À titre d’exemple, ce n’est plus des célèbres fermes de Chebaa ou encore de rectifications mineures des frontières qu’il est désormais question, mais d’une zone tampon allant jusqu’au fleuve Litani. Auraient-ils voulu offrir un tel cadeau à Israël que les libérateurs autoproclamés de Jérusalem n’auraient pas fait mieux.

• Dans une optique plus large, bizarre au point d’en devenir hautement suspecte est cette obstination ancestrale, atavique, du radicalisme islamiste – arabe ou persan, sunnite ou chiite – de faire au bout du compte le jeu de son ennemi juré. Cela non point seulement quand ces extrémistes accréditent par leurs outrances verbales le mythe du peuple juif menacé d’être jeté à la mer. Ce n’est pas non plus quand ils prétendent faire de la croyance céleste le seul système de gouvernement adéquat en Orient, et plus loin si possible. C’est surtout quand cette dérive insensée, et qui pourtant se veut pieuse, en vient à acculer les minorités de la région aux alliances les plus invraisemblables ; à les jeter objectivement dans les bras d’un diable trop heureux quant à lui de jouer les bons Samaritains.

Typique, entre autres, est le cas du peuple kurde, qui vit pratiquement à cheval sur les frontières de l’Iran, de la Turquie, de l’Irak et de la Syrie. Bombardés et même gazés par Saddam Hussein, soutenus de longue date par Israël, les Kurdes d’Irak ont fini par obtenir un statut de semi-autonomie. Bien plus près de nous, les excès commis contre les druzes de Syrie par les extrémistes encore incontrôlés ont été promptement rentabilisés par Israël.

Mais que dire de notre amère expérience de Libanais en la matière ? Il y a un demi-siècle, les abus d’une résistance armée palestinienne se comportant en terrain conquis acculaient les partis chrétiens à rechercher aide et protection auprès de l’État hébreu, lequel cependant ne tardait pas à diversifier de fond en comble son grand art dans la manipulation des minorités. Prenant le relais de l’OLP, le Hezbollah, par la séduction et l’intimidation, a bien réussi à capter, des décennies durant, la population de la bande frontalière longtemps sujette aux exactions des fedayin. Et qui en 1982 avait accueilli en libérateurs les envahisseurs israéliens.

Même forcées, ces amitiés particulières avec l’une ou l’autre des puissances infréquentables n’ont jamais été l’apanage d’une communauté précise. À l’heure où se joue le sort du Liban, voilà qui devrait faire taire les maîtres chanteurs.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

On voulait croire qu’à force de désastreuses aventures il avait fini par vider son sac à malices. Que face au titanesque assaut israélo-américain contre son patron iranien, un dernier vestige de sens national pouvait porter le Hezbollah à continuer de faire le dos rond pour épargner à notre pays un surcroît de malheurs. On avait tout faux, et c’est le Liban tout entier que la milice s’emploie visiblement à entraîner dans son pitoyable suicide, son misérable crépuscule des dieux. À la différence des précédentes équipées guerrières, l’enjeu n’est plus cette fois une énième occupation suivie, la baraka aidant, d’un énième retrait. Car ce n’est plus seulement dans la guerre, mais dans la perspective de l’après-guerre, que le Hezbollah s’acharne à plomber comme à plaisir les chances du Liban.• Le...