Rechercher
Rechercher

Société - guerre au liban 2026

Fuir pour mieux revenir ? Le dilemme de la nouvelle vague de déplacés

Certains déplacés ont décidé de retourner dans la banlieue sud de Beyrouth, faute d’abris.

Fuir pour mieux revenir  ? Le dilemme de la nouvelle vague de déplacés

Une voiture où dorment des déplacés garés dans un parking au centre-ville de Beyrouth, le 5 mars 2026. Photo Téa Ziadé/L'Orient-Le Jour

Il a fallu quelques minutes pour que les routes de Beyrouth et des alentours regorgent de voitures, après l’avis d’évacuation du porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichay Adraee, émis jeudi après-midi. Pour la première fois en deux ans, ce sont les dizaines de milliers d’habitants de quatre quartiers entiers de la banlieue sud de Beyrouth qui sont sommés de quitter les lieux. Il faut fuir, par tous les moyens. Sahar*, sa mère et ses frères et sœurs sont partis à pied. « J’étais tellement angoissée, j’avais tellement peur », raconte la vingtenaire, résidente de Ghobeiry, remuant frénétiquement sa jambe sur la place des Martyrs. Lors de la dernière guerre, alors que la banlieue sud subissait des frappes quotidiennes et vivait au rythme d’avis d’évacuation signalant des immeubles et leurs alentours, la famille était restée chez elle. Mais cette fois-ci, c’est différent : l’ampleur des zones signalées, le délai inhabituellement long (plusieurs heures) séparant les avis des frappes et les déclarations relayées depuis Israël – « Dahié ressemblera bientôt à Khan Younès », a ainsi menacé le ministre des Finances Bezalel Smotrich – entretiennent la psychose dans les esprits et le chaos sur les artères du pays. « Il ne va plus rien rester de Dahié », estime-t-elle, espérant trouver un endroit où dormir. « Je ne veux plus y retourner… Je veux sortir ma famille de là. Tout ce que l’on veut c’est la paix », dit-elle. Fuir, mais pour aller où ? Cette nuit, c’est la course-poursuite pour trouver un abri. Sous huit degrés dehors, certains dorment dans le siège passager des voitures, à ras le sol, sur le trottoir.

Une nouvelle vague de déplacés retrouve celle des premières heures du conflit. Il y a d’abord ceux qui ont fui la périphérie de la capitale dès la nuit du 2 au 3 mars, après la toute première riposte israélienne aux tirs de roquettes du Hezbollah vers Israël. Puis ceux qui ont dû quitter les dizaines de de villages du Liban-Sud et de la Békaa menacés par Israël dans la foulée , avant d’être rejoints par la grande vague d’habitants concernés par l’ordre d’évacuation de tout le sud du Litani, lancé le 4 mars par Tel-Aviv.

Des voitures garées sur la route dans le centre-ville de Beyrouth, le 6 mars 2026. Photo Téa Ziadé/L'Orient-Le Jour
Des voitures garées sur la route dans le centre-ville de Beyrouth, le 6 mars 2026. Photo Téa Ziadé/L'Orient-Le Jour

Routes, écoles, parkings ou espaces verts : tout est bon pour servir d’abris de fortune à ceux qui n’ont pas la chance d’avoir des proches pour les loger dans des zones « sûres »... Le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) a affirmé vendredi que 300 000 personnes étaient déplacées à l’intérieur du Liban, après les frappes aériennes et les ordres d’évacuation israéliens.

« Ils ne vont rien laisser de Dahiyé »

Dans le caza de Aley, des immeubles en construction ont été transformés en abris. Des automobilistes ont investi les parkings pour y passer la nuit. D’autres ont rejoint leurs proches, déplacés depuis le début du conflit, dans des écoles. À l’instar de Khadija qui a fui la capitale et retrouvé sa sœur, venue mardi soir Qsaybé (Liban-Sud), dans une école publique de Bhamdoun. À l’intérieur de la salle de classe, de simples draps les séparent d’une autre famille. Le froid et l’humidité rongent les os. Khadija et son fils de 16 ans ont dormi sur des matelas très fins se couvrant avec leur manteau. « Si l’on avait les moyens de payer un loyer, on l’aurait fait. Mais on doit se montrer patients », dit-elle, assise sur ses genoux sur une couverture en guise de tapis de prière. Après avoir trouvé refuge, dans la nuit, les premiers bombardements de l’armée israélienne sur la banlieue sud de Beyrouth débutent. Mais la quinquagénaire veut se montrer forte devant ses enfants, même si ces images lui « font mal » au coeur.

« Ils ne vont rien laisser de Dahié », souffle-t-elle. C’est de là aussi qu’est arrivée Hayat, qui cherche de quoi nourrir ses petits-enfants dans une supérette de Bhamdoun. Après l’avis d’évacuation de la banlieue sud de Beyrouth, elle, son mari, sa fille et ses petits-enfants sont pris de panique, comme le reste des habitants de leur quartier situé sur la route de l’aéroport. La mari de Hayat, handicapé, est porté pour descendre les trois étages. Grâce à un ami, il trouve un immeuble en construction pour s’y abriter, après 6 heures de route, le temps de trouver un abri plus permanent. Le lendemain, la peur ne les a pas quittés. Le mari de Hayat, qui souffre de différentes maladies, doit effectuer une dialyse. « J’ai tellement peur pour lui, je n’arrive pas à l’emmener à l’hôpital », dit-elle, la gorge nouée. « Tout ce qui compte, c’est que l’on est sorti de là… C’est une humiliation... L’État ne nous regarde pas, il ne nous aide pas », se lamente de son côté la femme de 60 ans. Le répit ne sera que de courte durée : une dizaine de minutes plus tard, le propriétaire de l’immeuble leur demande de quitter les lieux… et la recherche d’un abri redémarre.

« C’est notre devoir » de les accueillir

À Dawhet el-Hoss, dans le caza de Aley, ils sont environ une trentaine de familles à avoir dormi à la belle étoile. Arrivés en panique en voiture, en van ou même par fourgonnette, ils n’ont quasiment rien avec eux et ont passé la matinée à appeler des proches, ou des écoles, à la recherche d’un refuge. Il a fallu 6 heures de route pour que hajjé Samia Radouane atteigne cette colline avec son mari, son fils, ses quatre filles et ses 12 petits-enfants, fuyant Nabi Ayla, un village dans la Békaa, du caza de Zahlé, craignant que son village se retrouve sous le feu israélien, même s’il ne figurait pas dans la liste. Dans la nuit, Avichay Adraee a sommé trois villages dans la Békaa d’évacuer. « Et on nous a parlé de cet endroit. On a juste mis Google Maps et on a conduit. On voulait juste trouver un endroit sûr… s’il en existe encore », souffle la quinquagénaire.

Dans le Nord, les déplacés continuent d’affluer. Mais rares sont les lieux toujours vacants. « Ça brise le cœur… Nous n’arrêtons pas de recevoir des appels », dit Mariam, une habitante sunnite de Minié, qui héberge gracieusement des déplacés dans ses appartements. Si, dans de nombreuses localités, le ressentiment vis-à-vis du Hezbollah rejaillit sur sa base et érode encore davantage une solidarité transcommunautaire déjà ébréchée par la dernière guerre, Mariam tient à faire la part des choses. « J’en veux tellement au Hezbollah. Il n’aurait jamais dû faire ça… Mais ce n’est pas de la faute des gens. Ils n’ont pas à payer le prix de leurs actions. Ceux qui sont venus chez nous sont tellement gentils, adorables. On les aime », lâche-t-elle. « Je les accueille parce que c’est notre devoir. Ils sont éparpillés dans les rues, n’ont plus de maison… Et c’est le mois du ramadan. Je ne crains pas que l’armée israélienne nous vise : lorsque l’on fait du bien, rien de mal ne peut nous arriver », explique-t-elle. Depuis ce matin, son téléphone n’arrête pas de sonner. « Les appartements débordent de monde… mais les déplacés continuent de venir même sans savoir s’ils auront un endroit à trouver », souffle la mère de famille.

« Je préfère rester chez moi »

Aux premières heures du matin, la banlieue sud de Beyrouth a commencé à retrouver une activité timide. Contrairement à la précipitation de la veille, le retour à la maison s’est fait dans un calme relatif : des personnes revenaient seules ou en convoi, pour inspecter leur appartement ou même y dormir après avoir passé la nuit dans des voitures, chez des proches ou sur les routes. Beaucoup n’ont nulle part ailleurs où aller et sont donc retournés chez eux, malgré le danger. « Nous ne pouvons pas abandonner nos maisons. Les Israéliens veulent nous déplacer. Le déplacement est une humiliation… Je préfère rester chez moi, c’est plus digne », lâche Hussein, habitant du quartier de Sfeir. Ahmad Melli, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui vit dans le quartier de Maamoura, a dormi dans sa voiture tandis que sa mère et ses sœurs sont allées chez des proches. « Les frappes ne semblent pas aussi terrifiantes que les Israéliens ont essayé de les présenter », dit-il.

Il a fallu quelques minutes pour que les routes de Beyrouth et des alentours regorgent de voitures, après l’avis d’évacuation du porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichay Adraee, émis jeudi après-midi. Pour la première fois en deux ans, ce sont les dizaines de milliers d’habitants de quatre quartiers entiers de la banlieue sud de Beyrouth qui sont sommés de quitter les lieux. Il faut fuir, par tous les moyens. Sahar*, sa mère et ses frères et sœurs sont partis à pied. « J’étais tellement angoissée, j’avais tellement peur », raconte la vingtenaire, résidente de Ghobeiry, remuant frénétiquement sa jambe sur la place des Martyrs. Lors de la dernière guerre, alors que la banlieue sud subissait des frappes quotidiennes et vivait au rythme d’avis d’évacuation signalant des immeubles et leurs...
commentaires (4)

L'Etat leur a fait beaucoup plus qu'aux autres. Durant 30 ans protégés par les armes des criminels, ils ont imposé à l'Etat de les recruter dans l'Administration et de leur garantir des avantages sociaux. Les entreprises pro hezballah étaient favorisées dans les marchés publics surtout au Sud. En 2006 c'est le Liban et les pays arabes qui ont reconstruit et non pas Hezballah. L'actualité récente à montré qu'à Tripoli les libanais du Nord n'avaient pas eu cette chance. Ils doivent rendre ce qu'ils ont indument pris et non pas avoir plus. Qu'ils arretent le racket!

Moi

16 h 17, le 07 mars 2026

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • L'Etat leur a fait beaucoup plus qu'aux autres. Durant 30 ans protégés par les armes des criminels, ils ont imposé à l'Etat de les recruter dans l'Administration et de leur garantir des avantages sociaux. Les entreprises pro hezballah étaient favorisées dans les marchés publics surtout au Sud. En 2006 c'est le Liban et les pays arabes qui ont reconstruit et non pas Hezballah. L'actualité récente à montré qu'à Tripoli les libanais du Nord n'avaient pas eu cette chance. Ils doivent rendre ce qu'ils ont indument pris et non pas avoir plus. Qu'ils arretent le racket!

    Moi

    16 h 17, le 07 mars 2026

  • " C’est une humiliation... L’État ne nous regarde pas, il ne nous aide pas »" Ils sont incroyables! Toujours la même rengaine! l'État! Allez demander des comptes à ceux qui sont la cause de tous vos malheurs! A ceux qui avaien pour slogan "نحمي ونبني: nous protégeons et nous bâtissons"...Ils n'ont pas pu vous protéger et ils ne sont pas en mesure de bâtir quoique ce soit. Et pour ceux qui vont nous parler de solidarité, cette fois, raz-le bol: foutez-nous la paix!

    Georges MELKI

    05 h 54, le 07 mars 2026

  • Les frappes ne sont pas aussi terribles que prévu et c’est vrai, car il a suffit d’un mot de avichay adrae pour obtenir le résultat recherché, jeter à la rue le malheureux public du hezbollah …encore une fois. C’est une situation dramatique, mais pas suffisemment pour la milice semble-til. Et certains nous disaient que cette milice est libanaise !

    NG

    05 h 19, le 07 mars 2026

  • Il faut noter cette proprension des réfugiés en provenance des quartiers Hezbollah à honnir « l’Etat qui ne fait rien » comme si le cause de tous leurs malheurs était l’Etat. On a envie de leur répondre qu’il n’en fait pas plus pour les autres Libanais là dessus tout le monde est sur un pied d’égalité. Mais si l’Etat ne fait rien et qu’il est failli, c’est peut-être parce que leur cher Hezbollah a tout fait pour dynamiter de l’intérieur l’édification d’un État digne de ce nom . Il est temps de mettre fin à cette gangrène qui fait pourrir le pays.

    AntoineK

    01 h 06, le 07 mars 2026

Retour en haut