D.R.
Dima de Clerck a publié avec Stéphane Malsagne en 2020 un ouvrage sur la guerre du Liban qui a fait date. Ce livre, qui avait obtenu le Grand Prix des Journées de l’histoire de l’Institut du monde arabe en 2021, est reparu fin 2025 dans la collection Folio Histoire chez Gallimard, dans une nouvelle édition augmentée, mise à jour et préfacée par Henry Laurens et sous un titre modifié : Le Liban en guerre, de 1975 à nos jours. Les auteurs sont actuellement fortement sollicités par les médias et invités à de nombreux débats, tant cet ouvrage semble en mesure de répondre aux nombreuses interrogations qui ont ressurgi à la faveur du retour de la guerre au Liban, dans l’une de ses formes les plus terrifiantes depuis 1975. Nous avons donc souhaité revenir sur cet impressionnant travail historique, dont l’approche est à la fois innovante, interdisciplinaire et d’une très grande rigueur, et rencontrer Dima de Clerck pour éclairer, autant que faire se peut, les enjeux actuels et les dangers qui menacent à nouveau un pays douloureusement éprouvé.
Rappelons que de Clerck est docteure en histoire de l’université Panthéon-Sorbonne, chercheure associée à l’Institut français du Proche-Orient et qu’elle a publié de nombreux articles et dirigé deux ouvrages de référence sur la guerre du Liban. Stéphane Malsagne est agrégé, docteur en histoire de l’université Panthéon-Sorbonne et spécialiste du Liban et du Moyen-Orient auxquels il a également consacré de nombreux ouvrages.
Le nouveau titre de votre ouvrage suggère que le Liban n’a jamais cessé d’être en guerre depuis 1975. Est-ce cela que vous avez souhaité exprimer en modifiant le titre précédent : Le Liban en guerre (1975-1990) ?
Nous avons en effet réalisé que durant l’après-guerre, la fracture entre deux visions des choses, deux projets, avait perduré dans les mêmes termes. Il y a d’un côté tous ceux qui ont subi de front les conséquences du projet colonialiste sioniste, qui en ont beaucoup souffert, soit les Palestiniens et les habitants du Liban-Sud, et tous les Libanais qui se sont joints à eux, sous la bannière du Mouvement National et de la résistance ; et de l’autre côté ceux qui en avaient ras-le-bol de la guerre et souhaitaient simplement recommencer à vivre le plus normalement possible quelles qu’en soient les modalités, y compris dans un certain déni du problème. Beaucoup de responsables chrétiens appartiennent à cette deuxième catégorie ; dès la fin des années 60, ils ont vu dans la résistance palestinienne une menace qu’ils ont décidé de combattre. Il est vrai que dans ce premier bloc, certains se mobilisaient contre l’intention criminelle du projet sioniste alors que d’autres ont exploité cette cause à des fins politiques, pour changer la donne au Liban. Ces deux visions continuent à s’affronter aujourd’hui. Néanmoins, la résistance des partis laïcs s’est essoufflée et une autre forme de résistance s’est mise en place, inspirée par le religieux, chiite essentiellement. C’est l’imaginaire de Karbala, le refus de l’humiliation et une volonté farouche de résister jusqu’au martyre. Dans l’autre « camp », on plaide pour n’importe quelle solution qui mette un terme à cette guerre sans fin.
Vous semblez soutenir que les années de l’après-guerre ont simplement été comme une poursuite de la guerre elle-même…
Durant l’après-guerre, le Liban est resté dans l’œil du cyclone et a connu de multiples tentatives de déstabilisation dont le but était de réveiller la guerre confessionnelle. Ces tentatives ont échoué et la société libanaise a été capable de résister à ce retour du conflit armé. Les générations qui ont connu la guerre ont cette mémoire-là et savent qu’elle n’a servi à rien. Mais aujourd’hui, la polarisation est extrême. On avait déjà connu un pic en 2008 et frôlé la catastrophe de très près… Ces deux dernières années, on a replongé dans la guerre, et même si ce qui se passe est très différent de ce qui avait lieu durant la guerre civile, on a réalisé que les mêmes fractures étaient présentes. L’histoire, c’est le temps long, et prendre ce recul-là permet de mieux comprendre les choses, de les mettre en perspective.
Vous avez mis en exergue de votre ouvrage une citation de Jankélévitch sur le pardon. C’est un choix assez surprenant que de se situer dans une perspective éthique et non historique. Pourquoi ce choix ?
Le pardon est un acte très difficile. Il se situe du côté du religieux, il est hérité de la philosophie du christianisme. Le pardon est un geste unilatéral qui libère des haines et des ressentiments. L’offensé, nous dit Jankélévitch, choisit de briser la chaîne de la vengeance et refuse que l’offense continue à le définir. Se libérer des haines entre Libanais permettrait de ne pas répéter les mêmes erreurs, les mêmes tragédies. Ce serait donc une réelle voie de salut.
Vous soulignez que le conflit des années 1975-1990 a donné lieu à quantité de recherches et de publications et néanmoins, il continue d’être mal compris. Pouvez-vous clarifier ce que vous entendez par là ?
L’erreur commise par beaucoup est de chercher une réponse à la question : c’est la faute à qui ? J’ai fait huit ans de recherches pour ma thèse et interviewé un nombre impressionnant de personnes, dont les acteurs majeurs du conflit, et les seules questions qu’on me posait sont : qui a commencé ? Qui est coupable ? Ces questions qui ont trait à la responsabilité des acteurs sont des tentatives d’externaliser le mal. Elles permettraient d’affirmer : c’est la faute de l’autre ; elles sont donc politiques. Le recours à la chronologie présente les mêmes écueils : plus on remonte dans le temps, plus on identifie d’autres causes, d’autres responsabilités. Pour comprendre la guerre du Liban, faut-il remonter à 1969 (les accords du Caire) ? À 1948 (la création d’Israël) ? À 1860 (les massacres de chrétiens dans le Mont-Liban) ? Les chercheurs apportent des éclairages partiels et spécialisés. Mais pour bien comprendre les choses, il faut être capable d’appréhender la totalité.
Comment avez-vous donc procédé et quelle a été votre méthode de travail ?
Nous avons adopté une démarche en entonnoir qui nous faisait passer du local au global, puis nous faisions l’inverse et cela en permanence. Il nous fallait ne pas perdre de vue « the big picture », intégrer les résultats des recherches entreprises par d’autres auxquelles on pouvait avoir accès et les rattacher à une vision d’ensemble. Comprendre le détail, relier entre eux les éclairages particuliers, et mettre tout ça en corrélation dans une totalité, pour rendre intelligible la guerre du Liban. Au lieu de l’expliquer par la chronologie, on a adopté une approche thématique. Nous nous sommes ainsi penchés sur les causes de la guerre et avons analysé toutes les causes possibles : internes et externes, politiques, sociologiques ou militaires, etc. Nous avons abordé les origines du conflit et interrogé la date du 13 avril 1975 qui fait consensus ; pourquoi celle-là et pas une autre ? La guerre des Six Jours et le début de la militarisation de la résistance palestinienne, l’opération « Gift » de destruction de la flotte de la MEA en décembre 1968, les accords du Caire de 1969, les incidents de Kahalé en 1970, tant d’autres dates possibles ont été étudiées. Mais effectivement, à partir du 13 avril 1975, la guerre ne s’est plus arrêtée.
D’autres thématiques, plus sociologiques, anthropologiques ou économiques ont-elles aussi fait partie de votre recherche ?
Oui, certainement. Nous avons travaillé sur les combattants, la figure iconique du milicien, les armes utilisées, les actions menées, les femmes combattantes… Nous avons observé les civils pendant la guerre : comment ils se sont adaptés au conflit, la vie dans les abris, les techniques de survie. Nous nous sommes penchés sur les institutions : l’armée, la Banque du Liban, l’Électricité du Liban, les ministères, pour comprendre comment l’État avait fonctionné pendant ces années-là. Nous nous sommes aussi attachés aux intervenants extérieurs, aux dimensions régionales et internationales de la guerre. Notre bilan a permis de mettre en évidence des dimensions qui rassemblent et unissent les Libanais, car cette histoire les rassemble plus qu’elle ne les divise.
Quel paradoxe ! Dans la guerre, les Libanais ont donc eu des pratiques semblables, quelles que soient leurs confessions ou leur allégeance politique ?
Oui, ils ont tous vécu les massacres, la peur, les check-points, les humiliations. Ils ont tous aménagé des abris de fortune et pratiqué l’entraide et la solidarité. Ils ont fait et subi la guerre de la même façon. Notre travail permet de commencer à construire une histoire commune de la guerre, qui serait une excellente base pour un manuel scolaire. Le ministère de l’Éducation s’est d’ailleurs intéressé à notre travail et j’espère que cela aura des suites.
Tout cela représente une somme de travail impressionnante. Comment travaille-t-on à deux sur un chantier tel que celui-là ?
Nous avons établi un plan de travail à deux, suite à des séances de brainstorming.
C’était assez facile, les thématiques s’imposaient d’elles-mêmes. Puis, on s’est réparti l’immense corpus des recherches existantes et on a commencé à lire, chacun de son côté, puis à intégrer des informations et des conclusions dans le plan d’ensemble. Le plan s’est étoffé au fur et à mesure de notre avancée, et nous en avons fait 52 versions successives.
Vous dites néanmoins que le concept même de guerre civile pose problème. Pourquoi cela ?
En arabe, on parle de « harb ahliyya », ce qui veut dire guerre entre parentèles, guerre entre frères. Mais c’était aussi une guerre régionale et internationale. Les Libanais ont refusé cette notion de guerre civile et utilisé toutes sortes d’autres mots pour la désigner. On a parlé d’ « événements », on l’a souvent décrite comme « la guerre des autres » ou « la guerre pour les autres ». Une guerre civile est une guerre qui divise la cité, une guerre interne donc, qui renvoie aux seuls Libanais la responsabilité de la guerre. C’est donc un concept qui a été imposé aux Libanais par les non-Libanais.
Pour aborder la situation actuelle, il faudrait analyser le rôle d’Israël dans la guerre. Israël n’a cessé de mener des interventions armées au Liban, brèves ou longues, depuis des années. Comment votre travail éclaire-t-il les intentions israéliennes et les objectifs poursuivis ?
Les convoitises israéliennes sur le Liban sont très anciennes et bien antérieures aux mouvements de résistance. Dès la Conférence de la paix de Paris en 1919, Chaim Weizman présente une carte des revendications territoriales du peuple juif et demande dans un mémorandum de « reconnaître le droit historique du peuple juif sur la terre d’Israël » ; une grande partie du Liban en fait partie. Il y a, il est vrai, une continuité géographique et topographique entre les collines de Jabal Amel et la Galilée et historiquement, durant l’Empire ottoman, les échanges commerciaux entre Nabatiyé, Tyr, Haïfa et Acca étaient très intenses, et plus qu’entre ces régions et Beyrouth ou le Mont-Liban. L’autre aspect de la revendication israélienne est eschatologique : le Liban fait partie de la « Terre promise » et leur droit sur ces terres est lié à la promesse biblique. Cela éclaire donc ce à quoi on assiste aujourd’hui.
Le Liban en guerre : de 1975 à nos jours de Dima de Clerck et Stéphane Malsagne, Gallimard/Folio Histoire, 2025, 608 p.