© Marianne Tessier
Au fil des pages de Très brève théorie de l’enfer, les détresses se télescopent sans jamais se rencontrer vraiment. Des solitudes dissimulées derrière un vernis, aux tentatives de métamorphoses, en passant par le piège des faux-semblants, chacun cherche un sens à sa quête, à ses errances et à ses fautes réelles ou imaginées, dans l’absurdité du monde. Les liens se nouent et se dénouent au rythme des abandons successifs, abandon d’un être cher, abandon d’un idéal. Du péché originel à la chute inexorable, Jérôme Ferrari, prix Goncourt pour le roman magistral Le Sermon sur la chute de Rome en 2012, met ici en scène un Occidental expatrié qui, par ennui, par lassitude, décide de partir et s’installe avec femme et enfant à Abu Dhabi où il a obtenu un poste au Lycée français, et une femme sri-lankaise qui y vit depuis 30 ans. Il livre, dans ce deuxième volet du triptyque Contes de l’indigène et du voyageur après Nord Sentinelle, un texte dense, sans fioritures narratives, nourri par de longues phrases traçant de manière envoûtante le chemin de cette lente descente vers l’inéluctable.
Le narrateur qualifie de « désir stupide » l’envie de découvrir le monde, car il ne peut conduire qu’à « l’amertume de la désillusion ». Est-ce parce que l’élan vers l’ailleurs serait finalement toujours une tentative de fuir ce que l’on est ?
Contrairement à mon narrateur, je ne crois pas que l’envie de découvrir le monde soit systématiquement stupide. Se montrer curieux de ce qui nous est étranger ne me semble pas pouvoir être considéré comme un vice ! Et je ne pense pas non plus qu’il s’agisse de se fuir soi-même – ce qui est bien logiquement inconcevable. En revanche, il me semble que cet élan vers l’ailleurs est d’autant plus fort qu’il offre la perspective d’expériences impossibles à faire dans le cadre familier et rassurant de nos terres natales. Plutôt que de fuir ce qu’on est, il s’agit, dans les meilleurs des cas, de découvrir une autre manière d’être soi-même.
Il arrive à Abu Dhabi dans un milieu privilégié. Mais derrière les apparences, il ne trouve qu’une ville artificielle, un soleil qui brûle au lieu de caresser, un microcosme vide de sens. Peu à peu, il mesure à quel point était illusoire cette possibilité de devenir quelqu’un d’autre. Perd-il en même temps toute chance de se trouver lui-même ?
La possibilité de devenir quelqu’un d’autre est toujours, et par définition, illusoire. Mais elle l’est de manière particulièrement évidente dans des pays qui sont, comme les Émirats ou le Qatar, des terres d’expatriation. Les possibilités de rencontres réellement authentiques s’en trouvent presque réduites à néant par la force des choses. Le narrateur du roman découvre effectivement qu’on ne peut se trouver soi-même dans la solitude et le déracinement.
Kaveesha, l’employée de maison sri-lankaise, s’occupe des enfants des autres, en est très proche pendant des mois ou des années, puis elle change de famille et ne les revoit plus jamais. Ce sont des liens qui sont dès le départ condamnés à disparaître. Sa vie n’est-elle donc qu’un éternel et vain recommencement, à l’image de Sisyphe ?
C’est du moins ce que j’ai pensé la première fois que j’ai rencontré ces femmes à Abu Dhabi. Le lien qu’elles tissent avec les enfants dont elles s’occupent toute la journée est très fort, je crois réellement qu’il s’agit d’amour, des deux côtés, mais la durée de cet amour est dès le départ prévue par la durée d’un contrat de travail et elles savent qu’au bout de quelques années, elles ne reverront jamais ces enfants. C’est une situation d’une très grande cruauté à laquelle j’ai été particulièrement sensible.
Si Kaveesha est la proie d’un cercle infernal, la chute se manifeste de manière plus verticale dans la relation entre le narrateur et Nardjess, sa femme, pour laquelle il éprouve d’abord un désir mystique, qui se transforme ensuite en obsession physique, et qui va sombrer une nuit, par son attitude à elle, dans « l’étreinte monstrueuse » qui engloutit tout, passé, présent et avenir, comme si le temps tragique s’inversait et commençait là. L’enfer est-il une fatalité ?
L’idée que le temps tragique se déroule à l’envers, qu’il commence par un drame final qui conditionne tout le sens du passé, vient d’un ouvrage de jeunesse de Clément Rosset, La Philosophie tragique. Et c’est une idée qui me semble particulièrement pertinente. Un roman, cependant, ne me paraît pas être le lieu propice pour défendre des thèses abstraites sur l’enfer ou la fatalité : il décrit toujours des trajectoires singulières qui peuvent éventuellement, dans leur singularité même, découvrir une possibilité fondamentale de l’existence des êtres humains. La chute de Nardjess relève évidemment d’une forme de fatalité tragique parce qu’elle ne dépend pas de circonstances psychologiques et donne sens à tout ce que le narrateur a vécu avec son épouse, y compris les moments de bonheur, et elle est en même temps, comme le suggère la fin du roman, une forme de damnation.
Kaveesha mène une vie de sacrifices, met trente années entre parenthèses pour subvenir aux besoins de sa famille. Mais elle n’existe plus à leurs yeux qu’à travers ce rôle. Pire, elle est bientôt dépossédée de tout, déshumanisée par son propre fils. Elle n’est plus à sa place nulle part. Est-ce en cela que vous comparez certains exils aux enfers, car l’on ne peut pas en revenir ?
Je ne compare pas tous les exils aux enfers, ce qui serait réellement obscène, et le roman présente plusieurs formes de châtiments plus ou moins atroces sans jamais – j’espère – les mettre sur le même plan. Mais, de fait, certains parcours d’immigration ressemblent à une damnation : travailler toute sa vie loin de chez soi pour envoyer de l’argent à sa famille et devenir, par là-même, étranger à ceux qu’on soutient, être étranger dans son pays d’accueil et le devenir dans ce qui fut jadis un foyer, voilà pour moi une version plutôt convaincante de l’enfer. Quelle possibilité de retour demeure alors ?
Le narrateur expatrié interroge sa conscience. Kaveesha considère la trahison du fils comme un châtiment. Qu’est-ce que le sentiment de culpabilité, thème abordé dans tous vos livres, dit de notre humanité ?
Le sentiment de culpabilité accompagne éventuellement la faute morale – quoique certaines personnes jouissent du privilège de n’en faire jamais l’expérience, quelles que soient leurs turpitudes. Mais celui qui m’intéresse ne vient sanctionner aucune faute dont les personnages se seraient rendus moralement coupables. Devoir partir pour subvenir aux besoins des siens, naître dans un milieu privilégié, ce sont là des faits qui ne dépendent de la libre volonté de personne et dont personne, par conséquent, ne peut être tenu pour responsable. Pourtant, une part non négligeable de notre humanité consiste précisément à se sentir coupable de ce dont on n’est pas responsable, qu’on n’a pas choisi et qu’on n’a aucune chance de changer. Karl Jaspers appelle ce sentiment la culpabilité métaphysique, la culpabilité d’accepter de vivre dans un monde foncièrement inacceptable. C’est de celle-ci qu’il est question dans le roman. Et elle a ceci de terrible que, ne naissant pas d’une faute, elle ne peut être réparée.
La figure de l’explorateur Richard Francis Burton « qui avait la passion de la géographie et de toutes les façons d’être homme que connaissent les hommes », selon la formule de Borges que vous citez, est présente dans les deux premiers volets de ce triptyque. Que nous enseigne-t-il sur le monde et sur nous-mêmes ?
Burton possède deux faces indissociables l’une de l’autre. D’une part, il est un Anglais victorien typique dont les voyages ne sont rendus possibles que par la domination britannique sur une grande partie du monde. Il se montre très facilement péremptoire, extrêmement sûr de lui et méprisant – Edward Saïd n’en dit pas grand bien dans L’Orientalisme. Mais, d’autre part, il fait preuve d’une curiosité indéniablement authentique pour le monde et les humains qui l’habitent : on n’apprend pas à parler, comme Burton, une quarantaine de langues sans être littéralement dévoré de curiosité. Tout ce qui est étranger le fascine. Et je doute qu’il considère la civilisation européenne comme le sommet indépassable d’une hiérarchie des cultures. Il adore et admire le monde arabe et l’islam, plus particulièrement le soufisme, et il ne l’adore certainement pas comme une entité sauvage ou exotique. Je ne vois pas ce qu’on peut demander de plus à un Anglais du XIXe siècle ! Je compte faire de Burton un personnage central du troisième volet de mon triptyque.
L’enfer, tel que vous le décrivez dans votre roman, consisterait-il donc à être prisonnier d’un mensonge sans fin ?
Une des possibilités les plus effrayantes de l’enfer est la suivante, imaginée par Borges : un damné ignore qu’il est damné, il ignore même qu’il est mort ; il croit vivre dans un univers familier où se passent cependant des choses étranges – les choses perdent leur matérialité, les visages s’estompent. Il continue cependant à vivre comme si de rien n’était. Il est prisonnier d’un mensonge mais c’est un prisonnier volontaire : il ne voudrait pas connaître la vérité, dont on lui offre pourtant des indices, à aucun prix. Et c’est pourquoi il prouve chaque jour qu’il mérite d’être damné.
Très brève théorie de l’enfer de Jérôme Ferrari, Actes Sud, 2026, 160 p.