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Didier Decoin : « J’aime que l’Autre reste un Autre »


Didier Decoin : « J’aime que l’Autre reste un Autre »

Si l’été offre des espaces de lecture privilégiés, le dernier roman de Didier Decoin, Maypops (Stock, 2026), permet de conjuguer le plaisir d’un récit haletant, au rythme et à la structure narrative parfaitement maîtrisés, avec une écriture ample et cinématographique. Le récit repose sur des faits réels, datant de 1944, dont la juge Lucy Mc Gillish est chargée d’étudier la révision éventuelle, avec son greffier, Goliath. Pour ce faire, il s’agit de se rendre sur les lieux du crime, Alcolu. « À une heure et demie d’ici, du coton et des arbres, enfin surtout des arbres parce que les filatures ont été abandonnées. Avec un tas de marécages, des eaux noires grouillant d’une tripotée d’alligators. Bref, un des trous du cul du monde. »

70 ans plus tard, c’est tout le narratif présumé des faits qui est reconstruit, à partir de certaines données immuables. « Ce 24 mars 1944, alors que Betty June et Mary Emma marchaient les yeux baissés dans l’espoir d’apercevoir leurs premières maypops dans la bordure herbacée du sous-bois, George surveillait le ciel pour tenter d’entrevoir l’avion qui, pour l’instant, ronronnait sous le couvert des nuages. » Les deux fillettes demandent au jeune garçon s’il sait où trouver des maypops car « ces nègres-là, c’est des gentils ». Ainsi, le jeune garçon noir est le dernier à leur avoir adressé la parole, ce qui lui vaut d’être accusé de les avoir tuées puis abandonnées dans un marécage d’eau croupie.

Lucy Mc Gillish et Goliath se mettent en route, et leur parcours sinueux dans Alcolu leur permet, au fil de leurs rencontres et de leurs échanges, de reconstruire le narratif des faits et de contextualiser la condamnation sans preuves, d’après un simulacre de procès, dont a été victime George Stinney Jr. Au fil du texte, c’est le déroulement de l’enquête qui est interrogé, ainsi que l’articulation entre rationalité, intuition et émotion pour éclairer des faits. La vivacité des dialogues permet une dynamique narratologique puissante, tout en évoquant la complexité de la posture de la juge et des différents acteurs du système judiciaire.

Des jeux d’écho se mettent en place, faisant résonner les personnages entre eux, la complicité entre la juge et le greffier révèle une connivence émouvante. « Parce que moi aussi, ma’am, j’ai été un petit nègre tout pareil à George », confie Goliath. Le 16 juin 1944, « George Stinney est mort terriblement désarmé, terriblement nu, terriblement seul. » Le récit de sa dernière journée est bouleversant. « Des années plus tard, quand il raconterait ces moments, Natson enfouirait sa tête dans ses mains et gémirait : ‘‘Je peux encore sentir ce pauvre gosse, l’odeur de ses entrailles brûlées. Si je n’avais pas eu foi en Notre-Seigneur, ce matin-là m’aurait convaincu de croire en Satan.’’ » La dernière scène propose un contrepoint saisissant, magistral et poétique, à la cruauté du réel.

Quels éléments vous ont invité à vous intéresser à l’histoire de George Stinney ?

J’ai depuis toujours une aversion violente contre la peine de mort, et je fais ce que je peux pour lutter contre cette autre aberration qu’est le racisme. L’histoire cruelle du petit George Stinney Jr., réunissant ces deux préoccupations majeures (du moins pour moi), je pouvais difficilement passer à côté !

Au fil du récit, plusieurs éléments renvoient à une transposition de l’événement sous forme de scénario. À un autre moment, il y a une référence à la peinture et au cinéma. Est-ce une façon d’enrichir l’écriture romanesque ?

Je considère que la marge entre la littérature et le cinéma (entre les mots et les images) est de plus en plus étroite, et je m’en réjouis. Écrire, c’est sans doute tenter de délivrer un « message », mais ce message est plus facilement déchiffrable s’il peut s’appuyer sur des images. Personnellement, mon écriture a l’ambition de faire éclore des images dans la tête du lecteur. C’est pourquoi j’attache une telle importance aux descriptions, à tout ce qui peut provoquer une réaction sensorielle chez le lecteur. Je ne peux pas rédiger une scène si je ne la visualise pas dans ses moindres détails – et « visualiser » est à prendre ici au sens propre du verbe.

Dans quelle mesure le personnage de Goliath permet-il un discours sur la ségrégation de l’intérieur ?

De tous les personnages de mon roman, Goliath est probablement le seul à avoir compris dans son esprit et dans sa chair ce qu’était la ségrégation. Il la constate, il la vit, elle lui est aussi familière que l’air qu’il respire.

Que pensez-vous de la notion d’appropriation culturelle ?

L’appropriation culturelle est une forme de plagiat : on signe une culture qui n’est pas la nôtre. Mais s’approprier une culture n’est pas la même chose que s’éprendre de cette même culture. Personnellement, je suis très sensible à la plupart des Arts Premiers. Mais ce qui m’émeut en eux, c’est précisément qu’ils m’entraînent dans leur monde – un univers autre que le mien. J’aime que « l’Autre » reste un Autre.

Maypops offre une plongée puissante dans les arcanes d’une enquête dont on connaît l’issue… Est-ce une façon pour vous d’aborder l’imbrication des notions d’enquête, d’émotion et d’imagination ?

Le fait que l’issue de l’enquête soit connue m’a posé un problème. Ce fait risquait de faire perdre tout intérêt à la lecture. D’où ma décision de confier à deux enquêteurs (la juge Lucy et son greffier Goliath) la mission de décortiquer à nouveau cette affaire, avec l’espoir d’en débusquer une réalité neuve, basée sur l’émotion plutôt que sur l’enquête. C’est ce qui a été le plus difficile… En fait, l’approche de Lucy et de son greffier coïncide étroitement avec la mienne. Quand ils parlent, c’est moi qui m’exprime.

L’enquête permet-elle une enquête historique, humaine mais aussi métaphysique (avec notamment les paroles du révérend) ?

J’espère vraiment qu’un peu de spiritualité (le mot métaphysique me paraît un peu trop ambitieux pour que je l’assume, même si je souhaite secrètement qu’il imprègne certaines pages de mon livre) éclaire les ténèbres les plus épaisses – notamment tout ce qui concerne le calvaire du petit George.

« Personne ne savait vraiment qui était George Stinney » : l’écriture permet-elle de mieux appréhender la question de qui on est, tout en prêtant sa voix à ceux qui n’en ont pas le loisir ?

Mon livre propose une version de la personnalité du petit Stinney. Il peut y en avoir d’autres que je n’ai pas discernées. Je me suis efforcé de peindre un petit personnage assez fini, assez complet, pour qu’il se rapproche de la vérité. Mais il est évident que le « vrai » George Stinney devait être infiniment plus complexe ! Quoi qu’il en soit, j’ose espérer que mon roman contribue à faire de cet enfant de quatorze ans un personnage crédible, avec toutes ses contradictions.

Au fil du roman, les mots semblent dotés d’une puissance signifiante et performative, que ce soit pour déclencher l’acte de violence meurtrière, pour expliquer l’histoire ou les êtres. L’écriture est-elle pour vous un espace privilégié pour célébrer ce mystère ?

C’est en tout cas ce que j’ai cherché… Ce que je cherche depuis toutes ces années où j’ai consacré ma vie à l’écriture. J’ai écrit la scène finale de Maypops sans trop savoir ce que je faisais. Mais il était évident que je ne pouvais pas abandonner mes personnages aux cruelles ténèbres où, par respect de la vérité, je les avais plongés. J’en ai mis des jours et des nuits à me demander comment finir ce livre ! D’habitude, je sais parfaitement comment je vais terminer. Mais pas cette fois. Là, j’attendais l’illumination. Eh bien, elle est arrivée brusquement, éblouissante, emportant tous mes doutes sur son passage.

Maypops de Didier Decoin, Stock, 2026, 408 p.

Si l’été offre des espaces de lecture privilégiés, le dernier roman de Didier Decoin, Maypops (Stock, 2026), permet de conjuguer le plaisir d’un récit haletant, au rythme et à la structure narrative parfaitement maîtrisés, avec une écriture ample et cinématographique. Le récit repose sur des faits réels, datant de 1944, dont la juge Lucy Mc Gillish est chargée d’étudier la révision éventuelle, avec son greffier, Goliath. Pour ce faire, il s’agit de se rendre sur les lieux du crime, Alcolu. « À une heure et demie d’ici, du coton et des arbres, enfin surtout des arbres parce que les filatures ont été abandonnées. Avec un tas de marécages, des eaux noires grouillant d’une tripotée d’alligators. Bref, un des trous du cul du monde. »70 ans plus tard, c’est tout le narratif présumé des faits qui est...
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