Entretiens

Un nouveau regard sur Madame de Sévigné au musée Carnavalet

Un nouveau regard sur Madame de Sévigné au musée Carnavalet

D.R.

Née, il y a 400 ans, Place Royale (l’ancienne Place des Vosges), la plus célèbre épistolière de France, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696) n’a de cesse de fasciner ses lectrices et lecteurs. Pour célébrer son anniversaire pluriséculaire, le musée Carnavalet propose jusqu’au 23 août l’exposition Madame de Sévigné, Lettres parisiennes.

Le parcours proposé s’appuie sur un comité scientifique de spécialistes de l’œuvre et de la période ; il est fondé sur une nouvelle approche de l’autrice, à partir de sa correspondance. En tout, plus de 200 œuvres, peintures, objets, dessins, provenant de collections publiques et privées, pour rendre plus réelle et plus concrète celle qui a longtemps été considérée comme un parangon de la maternité. L’exposition insiste en particulier sur l’activité intense de Madame de Sévigné au sein des cercles lettrés les plus raffinés de la capitale, dont ceux de Madame de Rambouillet et Madame de Scudéry, participant ainsi à l’élaboration de la culture galante qui s’épanouit en art de vivre et influence la littérature et les arts.

Tout en révélant les aspects les plus intimes de l’existence complexe de l’écrivaine, le parcours met en valeur la richesse et la diversité de sa correspondance, notamment avec sa fille, mariée au comte de Grignan en 1669, et installée en Provence. Ces textes permettent une plongée dans l’actualité de l’époque, dans l’histoire des idées, des mœurs et des événements de cette période. L’entrelacs des missives et leur écho artistique est aussi une invitation au voyage dans le Paris du XVIIe siècle, alors que la ville connaît des transformations multiples.

Madame de Sévigné, Lettres parisiennes, est le résultat d’un travail au long cours, mené notamment par Anne-Laure Sol, conservatrice en chef du patrimoine, ainsi que par Nathalie Freidel, professeure au département de langues et de littératures à l’Université Wilfrid Laurier, et David Simmoneau, chargé des dessins au Cabinet des arts graphiques du musée Carnavalet.

Quels sont les liens entre l’hôtel Carnavalet et Madame de Sévigné ?

Madame de Sévigné y a habité une vingtaine d’années, entre 1677 et 1696, l’année de sa mort, même si elle est décédée à Grignan, chez sa fille. Depuis le XVIIe siècle, l’hôtel a été réaménagé, notamment au XIXe siècle. Le chercheur Étienne Faisant, qui a écrit pour notre catalogue, a travaillé sur la délimitation de ces espaces, que l’on peut retrouver dans le parcours permanent du musée Carnavalet, où la première exposition autour de l’épistolière s’est tenue en 1926. On l’avait présentée comme une gloire nationale, l’événement avait été inauguré par le président de la République. En 1996, une autre exposition a essentiellement mis en valeur sa biographie et sa parentèle.

Aujourd’hui, nous adoptons un point de vue totalement différent, dans la lignée de la recherche de ces trente dernières années. Ce nouveau regard tend à déconstruire le mythe et les idées reçues véhiculées sur elle, depuis le début, tout en lui rendant hommage.

Ce nouveau regard est-il lié à une tendance contemporaine à désacraliser la maternité ?

Oui mais pas uniquement. Jusqu’à très récemment, Madame de Sévigné est perçue comme une mère possessive, intrusive, « toxique », pour reprendre un terme à la mode. Le film de 2023 qui la concerne est édifiant à ce sujet, elle y est même qualifiée de « folle ». On essaye de démontrer que cette vision est erronée. Il faut noter que l’on ne dispose que des lettres de la mère à la fille, les réponses ayant été détruites au XVIIIe siècle. Peut-être est-ce une décision de la petite-fille de l’autrice, car elles concernaient des aspects intimes de la famille. En revanche, c’est elle qui a fait publier les versions « officielles » des lettres de sa grand-mère quelques mois après la disparition de la marquise, dans les Mémoires de son cousin Bussy-Rabutin.

Cette correspondance n’a jamais été un exercice de style, Madame de Sévigné ne cherchait pas à faire de la littérature. Les lettres sont le plus souvent destinées à des destinataires privés, tout en obéissant aux règles des manuels épistolaires de son époque, qu’elle a étudiés. On a voulu souligner qu’il ne s’agit pas uniquement de chroniques de la cour de Louis XIV, en dépit de leur contenu politique, inéluctable car elle est entourée de personnes qui gravitent autour du pouvoir, dont Madame de Maintenon, mais aussi son gendre, le lieutenant-général de Provence, qui y représente le roi. Dans ses missives, elle évoque des aspects futiles, tout en ayant notamment le souci d’informer sur les faits politiques. Ainsi, elle a pris un risque important en communiquant à un ami de Fouquet des éléments inédits de son procès, alors qu’il se déroulait à huis clos. Ce texte est un témoignage historique extraordinaire.

Comment s’est opéré le croisement entre œuvres d’art et missives ?

On a commencé par relire toutes les lettres, la correspondance était notre fil rouge, et on n’a pas souhaité aller au-delà. À l’époque de leur écriture, de grands chantiers comme celui des Invalides ou de l’île Saint-Louis sont en cours, mais on ne les mentionne pas car ils ne font pas partie des textes.

On a la chance de présenter des œuvres jamais montrées. On a restauré les deux statues monumentales créées pour l’entrée officielle du roi avec Marie-Thérèse d’Autriche, qui se situaient sur l’avant-portail de la porte Saint-Antoine. Elles ont ensuite été déposées dans la cour du musée Carnavalet au XIXe siècle, et étaient dans un état déplorable : on peut les voir à présent à l’entrée de la section politique de l’exposition, elles sont magnifiques ! Le public peut également découvrir les boiseries de la chapelle dorée de l’église Saint-Gervais-Saint-Protais. On a constitué un bouquet d’œuvres variées pour faire aimer cette figure à la fois si connue et un peu oubliée dernièrement.

On a insisté sur sa formation, les cercles galants qu’elle fréquentait : elle côtoyait de grandes femmes de lettres, comme Madame de Lafayette, Madame de Scudéry. Cela montre qu’elle n’était pas seule, mais appartenait à une constellation de femmes intellectuelles qui écrivaient, se rencontraient. Elle ne se limitait pas aux liens avec sa fille : ce qui fausse la perspective, c’est que sur les 1 120 lettres que l’on a conservées de Madame de Sévigné, 764 sont adressées à sa fille, 126 à son cousin Bussy-Rabutin, et 220 à 29 autres destinataires. C’est ce qui a pu expliquer la perception sacrificielle de sa conception de la maternité. Dans une gravure datant de la Révolution, elle est représentée au pied du lit de sa fille, qui est malade, et qu’elle soigne. On y voit également un pélican qui nourrit ses petits, créant un effet miroir éloquent.

Comment s’organise le parcours de l’exposition ?

On a prévu des sections à la fois chronologiques et thématiques, et on commence par la fin, par tout ce que les expositions monographiques montrent en dernier, à savoir ce qu’il s’est passé à la mort du personnage, ses premières publications, l’engouement autour de l’épistolière, et l’importance de l’hôtel Carnavalet. En effet, très tôt, s’y sont organisés des pèlerinages, venant de l’Europe entière. On voulait voir le sanctuaire où elle avait écrit, et notamment son bureau (même si on s’est rendu compte par la suite qu’il ne date que du XVIIIe siècle). On ramassait des feuilles de l’arbre dans la cour, car cet arbre, elle l’avait vu ! Et tout ceci, bien avant que l’hôtel ne devienne un musée. Lorsqu’à la fin du XIXe siècle, la décision d’installer un musée de l’histoire de Paris au sein du Marais a été prise, on a hésité entre quelques hôtels, mais c’est le fait que Madame de Sévigné y ait vécu qui a motivé le choix de l’hôtel Carnavalet.

En somme, on a voulu que cette femme soit comme une sainte républicaine, elle a été présentée comme un modèle de vertu morale, notamment dans l’Éducation nationale : beaucoup d’écoles portent son nom et elle occupe une place de choix dans les programmes scolaires depuis le Premier Empire. Elle était considérée comme une référence en termes de maternité dans les institutions pour jeunes filles au XIXe siècle

Quels aspects de l’autrice vous ont le plus touchés au fil des préparatifs de l’exposition ?

Madame de Sévigné est un être tellement multiple, qui a traversé le siècle. Elle a vu différents aspects de la cour et son évolution négative au fil du temps, notamment à l’endroit des femmes. Ce qui est frappant, c’est qu’elle se soit toujours battue, ce qui est peut-être lié à son statut, bien particulier. Veuve à 25 ans, elle n’a jamais souhaité se remarier, en dépit de moult propositions, et non des moindres. Elle a réussi à maintenir ses finances en équilibre, ce qui n’était pas évident. Même quand ses enfants ont été indépendants, elle a continué à fréquenter la cour, à solliciter les ministres pour les aider, notamment pour la carrière militaire de son fils. C’était une femme forte et cette exposition la met en lumière, au-delà de l’image d’une femme qui pleurait sa fille.

Une des pièces de l’exposition m’émeut particulièrement, il s’agit du célèbre manuscrit poétique français de La Guirlande de Julie, enluminé à la gloire de Julie d’Angennes, la fille de Madame de Rambouillet. Ce chef-d’œuvre nous est prêté de manière exceptionnelle par la Bibliothèque nationale de France. C’est un peu la Joconde des Précieuses, la symbolique de ces cercles galants : nous sommes très heureux de montrer cet objet exceptionnel.

Née, il y a 400 ans, Place Royale (l’ancienne Place des Vosges), la plus célèbre épistolière de France, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696) n’a de cesse de fasciner ses lectrices et lecteurs. Pour célébrer son anniversaire pluriséculaire, le musée Carnavalet propose jusqu’au 23 août l’exposition Madame de Sévigné, Lettres parisiennes.Le parcours proposé s’appuie sur un comité scientifique de spécialistes de l’œuvre et de la période ; il est fondé sur une nouvelle approche de l’autrice, à partir de sa correspondance. En tout, plus de 200 œuvres, peintures, objets, dessins, provenant de collections publiques et privées, pour rendre plus réelle et plus concrète celle qui a longtemps été considérée comme un parangon de la maternité. L’exposition insiste en particulier sur...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut