Portraits

Adonis, le poète iconoclaste des non-dits arabes


Adonis, le poète iconoclaste des non-dits arabes

De sa voix feutrée, comme drapée, voilée de tous les non-dits du monde arabe, il vous donne rendez-vous à Paris, ville dans laquelle il s’est réfugié, forcé, après avoir quitté, à l’orée des années 80, une ville-monde, un Beyrouth de la pensée libre, de la littérature et de la modernité, ravagé par la guerre…

Si cet innovateur vous avoue redouter les éternelles redites des journalistes à son propos, il est indéniable qu’elles ont contribué à lui forger une légende « digne d’un conte oriental » : comment né dans un village pauvre près de Lattaquié, en Syrie, au sein d’une modeste famille alaouite, le tout jeune homme travaillant aux champs force le destin en insistant pour réciter ses poèmes devant le président syrien, Chucri Kouatly, alors en visite dans une ville voisine. Il parviendra, par la seule magie de son verbe, à capter son attention, ce qui décidera le président à lui payer des études à l’école laïque française de Tartous. Comment, par la suite, devant le rejet par les journaux de ses poèmes proposés sous son vrai nom, Ali Ahmed Said Esber, il deviendra Adonis, dieu païen de la beauté aimé d’Aphrodite et tué par un sanglier, une goutte de son sang donnant sa couleur brun-rouge à la rivière du même nom au Liban et à la fleur rouge « Adonis-goutte-de-sang ». Comment enfin, avec Youssouf el-Khal, il fondera au Liban la fameuse revue Chi‘ir (Poésie) à travers laquelle il brisera le moule de la versification classique, de la métrique arabe et de la structure linéaire de la poésie, donnant ses lettres de noblesse au poème en prose, au mépris de « l’héritage classique » et des héritiers…

Alors que vous pensiez rencontrer le grand poète dans l’antre des intellos à Saint-Germain, aux Deux Magots ou au Flore, le lieu du rendez-vous qu’il vous fixe est, pour le moins, inattendu : un bistrot japonais situé dans l’une des tours futuristes de l’Esplanade de La Défense que vous passerez des heures à dénicher !

C’est que le poète imprévisible, jeune homme de 96 ans, est toujours là où on ne l’attend pas. Les années qui passent n’ont rien changé à son célèbre foulard rouge, à sa longue chevelure indomptable, à ses sourires malicieux de petit garçon et à ses indignations poétiques.

Vous comprendrez vite que le petit jeu habituel des questions-réponses n’est pas envisageable et que l’idée même en est dérisoire : que peut le scripteur devant le torrent irrésistible de mots, le déferlement irrépressible d’images, le jaillissement impétueux de figures poétiques improbables qui ont pourtant pour elles l’éblouissement de l’évidence ? Seulement écouter, se remplir l’âme de beauté, d’un souffle poétique qui est don inné des dieux et grâce immanente :

Vêtu de mon sang, je marche

Et des laves m’emportent, et me guident les ruines

Hommes, vagues déferlantes d’un déluge

de langues : à chaque phrase, un roi

et chaque bouche est tribu.

Si pour Adonis, « c’est au poète de mettre de la distance entre lui et la langue commune et d’inventer une langue à l’intérieur de la langue, sinon il n’est pas poète », nul ne pourrait lui dénier la paternité de celle qu’il a créée et qui porte son sceau : une langue d’une modernité indéniable, à la brièveté déconcertante, mais paradoxalement, langue de rituel sacramentel à psalmodier dans un sanctuaire déserté par ses fidèles…

Et s’il vous affirme sans ciller que l’amour (une petite mort) et la mort (un renouveau), c’est la même chose et que ces deux thèmes, seuls dignes de la poésie, sont les deux faces d’une même métamorphose philosophique abolissant les limites humaines et ouvrant la voie à une renaissance perpétuelle, il a pour l’amour, à travers les yeux de l’aimée, les mots les plus inattendus, mais les plus beaux :

Quand je plonge mes yeux dans les tiens

Je vois l’aube profonde

Je vois l’hier ancien

Je vois ce que j’ignore

Et je sens que passe l’univers entre tes yeux et moi.

Quant à la mort, « part indissociable de la vie, chaque jour que l’on vit faisant mourir en nous quelque chose », d’autant que « tous les hommes meurent, mais tous ne vivent pas », il a pour elle ces mots frappants :

Les spectres suspendus aux fenêtres

Ne sont ni corps ni vêtements

Interrogez le requiem silencieux

Qui tourne comme un nuage au-dessus des décombres.

Et sur la condition humaine, ce vers saisissant :

Dois-je demander comment finira ce monde, ou comment a débuté cet enfer ?

Si avec René Char, Adonis partage un art des aphorismes poétiques fulgurants d’une grande densité, inconnus du lyrisme poétique arabe, ce qui a permis à son œuvre d’atteindre l’universalité et lui a valu d’être régulièrement cité parmi les favoris du prix Nobel de littérature, ce n’est pas là son seul point commun avec le « Capitaine Alexandre », pseudonyme de résistant du poète français : leur opposition aux dictatures et à la pensée unique, quoique dans des contextes politiques très différents, nous rappelle que dans les époques tumultueuses, poésie et engagement sont indissociables…

Si certains intellectuels libanais ont pu blâmer Adonis pour sa dénonciation des faux-semblants du Printemps arabe et son opposition à une lutte contre les dictateurs menée par des partis islamistes au nom de l’islam et si une partie de l’opposition syrienne a pu lui reprocher de ne pas prendre clairement fait et cause pour son combat, on ne peut passer sous silence le lourd tribut qu’il a payé pour ses prises de position politiques : c’est ainsi qu’en 1955, le poète a été emprisonné durant d’effroyables mois dans les geôles syriennes en raison de ses idées insurrectionnelles et de son appartenance au Parti nationaliste syrien (PPS).

Sans compter qu’au Moyen-Orient, ses convictions favorables à la libération de la femme « sans laquelle aucune lueur d’espoir n’apparaîtra dans le monde arabe » et sa lecture abrasive du monothéisme, de l’Islam et de sa compatibilité limitée avec la modernité se positionnent dans la transgression des vents identitaires et religieux rigoristes.

Pourtant, les liens entre la poésie et la religion, selon Adonis « les deux piliers – antinomiques – de la culture arabe », sont étroits : c’est ainsi qu’il observe malicieusement que le public arabe crie « Allah ! » pour saluer une belle rime !

Loin du dogmatisme religieux et de l’institutionnalisation de la foi, le rapport avec la divinité du grand poète – qui se définit comme « un mystique sans dieu » – relève d’une forme de panthéisme célébrant l’immanence du divin et d’un sacré disséminé dans les éléments naturels et dans le corps insaisissable de la femme, ainsi que d’une vision succombant aux sirènes séductrices du mysticisme et du soufisme.

En effet, mysticisme et soufisme nourrissent la quête d’absolu du poète en tant que vecteurs de subversion poétique, de surréalisme, d’extase à la manière de Thérèse d’Avila, de transfiguration et de halte vers l’invisible. Chez Adonis, ils se nourrissent de ce qui a pu être décrit comme « une densité sensorielle et une étonnante ivresse de la métaphore échappant aux artefacts poétiques du cérébral, propres à nombre de poètes… ».

Mais comment échapper à l’exil ? Et s’agit-il d’y échapper ? Pas pour Adonis qui affirme : « Je suis né exilé », « l’exil étant la seule patrie du créateur ». C’est que le mouvement perpétuel et l’errance infinie permettent au poète de sortir de ce qu’il connaît, « l’écriture embrassant l’inconnu, sinon elle n’est pas écriture »…

L’exil ne frappe pas seulement l’être, mais aussi sa langue : Vénus Khoury-Ghata – dont Adonis était à la fois l’ami et le mentor en poésie – avouait « écrire le français de droite à gauche », sa langue maternelle, l’arabe, habitant ses phrases. Sur ce thème, le poète fait preuve d’une liberté d’esprit remarquable, même si, dans un livre d’entretiens avec sa fille Ninar, Conversations avec Adonis, il préconise « pour qu’on puisse vraiment le comprendre, de le lire dans sa langue maternelle, l’arabe ».

Le choix de la langue d’écriture est d’autant plus essentiel pour Adonis qu’il a lui-même traduit en arabe des poètes comme Saint-John Perse et Yves Bonnefoy. Prenant souvent des libertés avec le texte initial, il opte pour une forme de traduction dite « cibliste » privilégiant la beauté de la langue d’arrivée, au détriment de la forme dite « sourcière » privilégiant la fidélité au texte d’origine. Il s’en explique avec grâce, parlant de la traduction comme d’une « expérience sensuelle, jouissive, érotique et en même temps angoissante… L’angoisse du saut et du vide… Habiter les deux langues et aucune. Par moments, on flotte ou on reste suspendu »…

Que dire d’une œuvre immense traduite en plus de vingt langues et remarquablement en langue française ? Des Chants de Mihyar le Damascène, œuvre fondatrice parue en 1961, miroir d’un moi poétique novateur, à l’essai Le Fixe et le Mouvant (1974) analysant la dualité de la culture arabe entre tradition et renouveau, en passant par le recueil de poèmes Mémoire du vent (1990) et l’iconoclaste Violence et Islam (2015) jusqu’à Adoniada (2021) révélant, derrière l’intitulé séduisant, un poème testamentaire de l’errance et de la condition humaine, Adonis, titulaire de distinctions prestigieuses, est sans nul doute « le plus grand poète arabe vivant ».

Vivant pour l’éternité.

Oui, je n’aime pas le paradis, sauf s’il est un voyage vers la terre.

Oui, j’ai peur d’une seule chose : mourir avant de naître.

De sa voix feutrée, comme drapée, voilée de tous les non-dits du monde arabe, il vous donne rendez-vous à Paris, ville dans laquelle il s’est réfugié, forcé, après avoir quitté, à l’orée des années 80, une ville-monde, un Beyrouth de la pensée libre, de la littérature et de la modernité, ravagé par la guerre…Si cet innovateur vous avoue redouter les éternelles redites des journalistes à son propos, il est indéniable qu’elles ont contribué à lui forger une légende « digne d’un conte oriental » : comment né dans un village pauvre près de Lattaquié, en Syrie, au sein d’une modeste famille alaouite, le tout jeune homme travaillant aux champs force le destin en insistant pour réciter ses poèmes devant le président syrien, Chucri Kouatly, alors en visite dans une ville voisine. Il parviendra, par la...
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