D.R.
La Vie n’est pas un roman de Abdo Wazen, Al-Mutawassit, 2025, 290 p.
Avec La Vie n’est pas un roman, Abdo Wazen signe une œuvre singulière, à la croisée de l’autobiographie intellectuelle, du récit amoureux et de la méditation existentielle. Ce troisième roman du poète, critique littéraire et journaliste libanais, déploie un univers où la vie réelle, la mémoire, l’histoire et la littérature s’entrelacent jusqu’à rendre incertaines leurs frontières respectives.
Dès son titre, le roman pose une énigme à la manière de la toile de Magritte Ceci n’est pas une pipe, qui a poussé Michel Foucault à développer une distinction entre similitude et ressemblance. Car affirmer que la vie n’est pas un roman, tout en en écrivant un, revient à interroger la possibilité même du récit. Wazen semble avancer contre la narration, tout en l’embrassant jusqu’au bout, mettant à l’épreuve sa fragilité et ses pouvoirs. L’ouvrage se présente ainsi comme une réflexion profonde sur le rapport entre existence, écriture et lecture, entre expérience vécue et mise en forme narrative.
L’intrigue repose sur trois figures centrales : le « Lecteur », narrateur sans nom, Jocelyne et Joseph, tous marqués par l’arrachement, l’orphelinat symbolique, le manque et la quête des origines. Jocelyne revient de France à Beyrouth pour retrouver les traces de son père, disparu pendant la guerre civile. Joseph, ami intime du Lecteur, est un enfant adopté hanté par le mystère de sa naissance. Quant au Lecteur, il vit dans et par les livres : il est moins un homme social qu’une conscience façonnée par la littérature. Entre eux se tisse une relation complexe, loin des schémas amoureux conventionnels : le Lecteur aime Jocelyne en silence, Jocelyne aime Joseph, Joseph partage avec elle une relation affective sans parvenir à combler l’attente profonde qui le traverse. Cette configuration rappelle les amours tragiquement déséquilibrées du théâtre racinien : ici, Éros circule sans jamais se résoudre. Il est caractérisé par une chaîne de désirs non partagés. La mort brutale de Joseph, à la suite d’un accident, constitue le point de bascule du roman. Elle précipite le narrateur dans une plongée intérieure où culpabilité, jalousie, amitié et amour se mêlent dans une introspection sans complaisance.
Personnage central, le Lecteur est un être littéralement engendré par les textes. Il habite une bibliothèque plus qu’un appartement, et regarde le monde à travers les œuvres qu’il a lues. Pour lui, la lecture n’est ni divertissement ni consommation culturelle : elle est une manière d’être au monde, un acte créateur. « Je suis un lecteur qui écrit, non un écrivain », affirme-t-il. Cette formule résume toute l’architecture du roman : l’écriture naît ici d’une immersion totale dans les livres, comme si la vie elle-même devait passer par la médiation de la littérature pour devenir intelligible.
Wazen fait de son narrateur un lecteur compulsif, francophone, nourri des grandes œuvres de la littérature française, arabe et internationale. Le texte devient alors une véritable bibliothèque en mouvement : romans, pièces de théâtre, poèmes, essais philosophiques s’y croisent, convoqués pour éclairer les états d’âme des personnages ou approfondir les grandes questions humaines.
Mais La Vie n’est pas un roman n’est pas seulement l’histoire d’un triangle affectif. C’est aussi une vaste méditation sur l’identité, la langue, le bilinguisme, l’exil intérieur, la guerre civile libanaise, la mémoire, la sexualité, la mort et Dieu. La violence historique des conflits qui ont meurtri le Liban reste en arrière-plan, presque silencieuse, et imprègne chaque destin.
Son dispositif narratif relève de ce qu’on pourrait appeler une métafiction : le roman parle sans cesse d’œuvres qu’il enchâsse dans la matière narrative, analyse leurs mécanismes, compare leurs écrivains, interroge leur traduction, leur transmission, et le rôle du lecteur. Le récit avance donc par strates, comme une série de tiroirs qui s’ouvrent les uns dans les autres, rappelant les structures en abyme des grands récits fondateurs, donnant ainsi à l’ensemble l’allure d’un espace critique, revisitant les grands genres narratifs : sentimental, érotique, policier, épistolaire, philosophique ou d’aventure, interrogeant la lecture et l’écriture en tant que pratiques existentielles visant à conjurer la disparition du vécu, voire à le rendre intelligible.
À travers cette construction narrative, Abdo Wazen transforme son livre en laboratoire de la lecture : lire devient une expérience existentielle, une tentative de sauver la vie de son effacement. On reconnaît dans cette œuvre des fragments de la propre trajectoire de l’auteur : son rapport à la francophonie, son attachement à Beyrouth, ses lectures fondatrices, jusqu’à son apparition fugitive comme personnage secondaire. Ce jeu subtil entre autobiographie et fiction inscrit le roman dans une veine autofictionnelle maîtrisée, jamais narcissique, toujours au service d’une interrogation plus large sur la condition humaine.
La Vie n’est pas un roman ne cherche pas une conclusion, mais une origine : qui lit qui ? Le lecteur lit-il le livre ou le livre lit-il le lecteur ? Wazen suggère que chaque être humain est déjà une histoire en marche, une narration fragile portée par la mémoire, le désir et la perte.
Œuvre dense, exigeante, profondément habitée, ce roman ajoute une pierre majeure à l’édifice intellectuel de son auteur. Il rappelle avec force que la littérature ne reproduit pas la vie, mais la rend pensable. Et que, parfois, lire est la seule manière de continuer à vivre.