Critiques littéraires

Kelma, le faux polar d’Azouz Begag


Kelma, le faux polar d’Azouz Begag

D.R.

Ceci n’est pas un polar. Ou peut-être que si. Difficile à dire tant Azouz Begag s’amuse, dans son nouveau roman Kelma, à brouiller les frontières des genres littéraires. Présenté comme un polar, dont il possède effectivement certains codes, le récit s’apparente surtout à une comédie noire flirtant avec le burlesque, voire le grotesque, dans une mise en scène qui relève davantage de la pièce de théâtre ou du scénario cinématographique que du roman traditionnel. L’écriture elle-même emprunte largement à ces registres : le texte est principalement construit sous forme dialoguée, ponctué de didascalies et traversé de stichomythies théâtrales.

Si la forme surprend, le fond étonne tout autant. Quarante ans après Le Gone du Chaâba, l’auteur revient une nouvelle fois à Lyon – cette fois dans sa périphérie bourgeoise – pour explorer les travers de l’âme humaine et le choc entre deux visions du monde radicalement opposées. D’un côté, Laure et Richard Renucci, un couple d’octogénaires issus de la petite bourgeoisie de gauche ; de l’autre, Sami Ouali, un caïd des cités, enfant de l’immigration, passé par le bagne et façonné par des codes d’honneur et de loyauté hérités de l’islam. Un homme de parole, donc – une « kelma », en arabe.

Trois personnages liés par un contrat morbide signé vingt ans plus tôt : la mise à mort des deux anciens professeurs une fois passés les 85 ans, afin de leur éviter l’EHPAD ou la séparation. Eux ont oublié. Lui non. Eux ne veulent plus. Lui n’a qu’une parole. C’est ainsi que démarre Kelma, Azouz Begag donnant immédiatement le ton : absurde, grinçant et volontairement excessif. Derrière les combines de Laure – Richard étant atteint d’Alzheimer – pour échapper à ce destin funeste, l’auteur propose surtout une satire sociale et interroge la société française sur la vieillesse, la dépendance et l’aide à mourir.

Dès les premières pages, l’enquête policière tant attendue prend une tournure aussi décapante que déconcertante. Malgré un pitch séduisant, la promesse du polar se trouve rapidement compromise, tandis qu’un casting de personnages stéréotypés à l’excès empêche toute véritable empathie envers eux.

Azouz Begag semble même se parodier lui-même à travers Omar Belamri, écrivain « du milieu » – entendez de l’immigration algérienne – comme le souligne Laure, ce qu’il réfute à grands cris. La dame de gauche, athée et fumeuse de joints, s’embourbe dans un dialogue absurde autour de la kelma dans le Coran avec le recteur de la Grande Mosquée de Lyon qu’elle confond avec un imam, révélant l’incompréhension persistante entre deux univers culturels et tout le poids que cette question continue de charrier dans la société française. Le marabout africain guérisseur, la vendeuse – africaine elle aussi – de plantes toxiques, ou encore l’ancien commissaire flairant dans cette affaire l’occasion de financer une longue croisière avec son épouse…

Autant de caricatures qui se succèdent mais semblent parfaitement assumées par l’auteur. Répétitions de mots, de gestes et de situations, entrées et sorties rapides de personnages, motifs récurrents – un coucou suisse cassé, des doigts qui craquent, la « kelma » répétée comme un mantra – composent progressivement une mécanique presque vaudevillesque, où le grotesque finit par prendre le pas sur le réalisme.

Le lecteur qui pensait dévorer un polar, se retrouve ainsi plongé dans un véritable théâtre de l’absurde. Les personnages semblent parfois n’exister que pour alimenter cette mécanique comique outrancière. Sur scène, le dispositif fonctionnerait sans doute pleinement, tant l’excès et la caricature font partie intégrante du jeu. Là réside le malentendu du livre : moins dans son absurdité que dans la promesse de lecture suggérée par son sous-titre même de « polar ».

Faut-il alors lire Kelma deux fois ? Une première, avec l’attente – forcément déçue – d’un roman noir ; une seconde, une fois accepté que ceci n’est précisément pas un polar. Le lecteur cesse alors d’être lecteur pour devenir spectateur d’une comédie noire. Le livre trouve ainsi toute sa cohérence. Les rires finissent alors par surgir, et l’absurde par faire sens.

Kelma d’Azouz Begag, Éditions Érick Bonnier, 2026, 204 p.

Ceci n’est pas un polar. Ou peut-être que si. Difficile à dire tant Azouz Begag s’amuse, dans son nouveau roman Kelma, à brouiller les frontières des genres littéraires. Présenté comme un polar, dont il possède effectivement certains codes, le récit s’apparente surtout à une comédie noire flirtant avec le burlesque, voire le grotesque, dans une mise en scène qui relève davantage de la pièce de théâtre ou du scénario cinématographique que du roman traditionnel. L’écriture elle-même emprunte largement à ces registres : le texte est principalement construit sous forme dialoguée, ponctué de didascalies et traversé de stichomythies théâtrales.Si la forme surprend, le fond étonne tout autant. Quarante ans après Le Gone du Chaâba, l’auteur revient une nouvelle fois à Lyon – cette fois dans sa...
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