D.R.
L’Impossible Roman de l’honorable monsieur K. de Taleb Alrefai, traduit de l’arabe (Koweït) par Luc Barbulesco, Actes Sud / Sindbad, 2026, 256 p.
« L’écriture est une aventure, du début à la fin », conclut le narrateur de ce roman subtil et élégant, proposition qui est un truisme depuis que Jean Ricardou l’a formulée en 1963 : « Le roman n’est désormais plus l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une écriture. » Pourtant, c’est justement le caractère quelque peu péremptoire, voire intransigeant, de cette formule que contredit le roman de Taleb Alrefai, par un contre-pied qui tient du retournement de situation, à l’insu du lecteur. La traduction nous offre un roman d’une grande vitalité, il faut le souligner.
Le narrateur du roman, Taleb Alrefai, double du romancier, se voit proposer par un homme d’affaire koweitien, Khaled Khalifa, d’écrire sa biographie. A priori, la proposition est surprenante, au regard des normes de la civilité et de la discrétion de l’intimité au Koweit. Mais pour le narrateur, qui est romancier et fonctionnaire dans une institution culturelle, la demande tient de la gageure. L’homme d’affaires propose de le rémunérer par une somme importante – bien au-delà de ce que l’écrivain toucherait comme droits –, mais il fixe des conditions, et la première d’entre elles est que cette biographie devra raconter comment Khaled Khalifa a réussi, comme commerçant puis homme d’affaires, sans que jamais son intériorité psychologique, ni les membres de sa famille, ne soient évoqués. Mais l’exigence principale demeure quand même l’exigence littéraire : « je veux que vous transformiez mon histoire en roman ». Il ne s’agit pas seulement d’un récit factuel et journalistique. L’enjeu est de taille : à partir d’entretiens avec Khaled, le narrateur doit parvenir à « traverser la porte magique, sortir du monde réel et entrer dans le pays de l’art ». En même temps, Khaled réclame que l’écrivain soit le plus proche possible de la réalité. Le paradoxe est au cœur du projet.
Pourtant, c’est par le récit de sa propre vie familiale que Khaled entreprend de raconter ce qui doit permettre à Taleb de composer son roman biographique et professionnel, et peu à peu, ce qui se divulgue prend la forme du constat d’un malaise irrépressible éprouvé par celui qui doit devenir le personnage de sa propre histoire, et qui semble hésiter. Mais l’histoire racontée dans le roman touche aussi en partie à celle du narrateur : le roman fait pénétrer le lecteur dans son propre foyer, dans l’intimité de l’existence du couple qu’il forme avec Shourouq, des moments vécus avec sa famille étendue, sa fille Farah, qui mène des études universitaires aux États-Unis, et Adnan, son fils adoptif, dont le mariage est en cours d’effondrement. Mais ce sont surtout ses propres émotions au sujet du projet lui-même et de ce qu’il entraîne dans sa pratique d’écrivain, dans une société qui a une attitude ambivalente à l’égard de l’écriture, à la fois méconnue et reconnue mais aussi quelque peu méprisée. Le lecteur entre presque de plein pied dans la vie quotidienne d’un monde traversé par la difficulté de vivre, et pour lequel le voyage à l’étranger est une des rares récréations : « À vrai dire il n’y a pas beaucoup de lieux de divertissement au Koweït, les gens aiment à passer le temps dans les restaurants ou déambulent dans les marchés se regardant les uns les autres… » L’écrivain dispose cependant d’un levier pour analyser et aiguiser son propre regard : il n’est pas seul. Il héberge en lui un double, l’équivalent d’une surconscience et qui porte un nom : « Ulayyan », qui le guide dans ses décisions, dans sa façon de percevoir les situations et surtout les autres, un « frère jumeau », « nous étions, lui et moi, deux âmes dans un seul corps ». Il se manifeste dans le texte par des apartés notés en italique, comme autant de contrepoints.
Le montage général du roman en devient imposant et complexe, depuis l’auteur jusqu’à Ulayyan, en ordonnée, et en abscisse, tous les personnages qui fondent peu à peu le paysage social, et qui le densifient par leurs propres récits retranscrits. Or ce que révèle surtout le graphe, c’est la misère des relations dans les couples car ils ne parviennent pas à faire vivre longtemps les sentiments amoureux qui les ont unis, ainsi que les réticences qui tentent de verrouiller l’écriture narrative : « Ce que l’on sait est une chose, et ce qu’il est permis d’écrire en est une autre », rappelle Taleb, conscient des normes imposées par les censures. C’est aussi la singularité déplaisante du « fantasme de consommation ostentatoire » et le peu de considération de la réalité humaine, quand la Bourse brasse des milliards, mais que les pauvres attendent une existence entière pour obtenir un logement social, qui est manifestée par Khaled qui livre sa pensée, et par là même son origine sociale. L’apparition dans le récit d’Awâtef, l’épouse de Khaled, révèle enfin qu’il y a une continuité entre sa vie intérieure et sa réussite professionnelle.
Certes, l’écriture est bien ici une aventure, comme objet premier du récit, et le roman d’Alrefai a bien l’allure du récit de la recherche de l’écriture adéquate à cette biographie sur commande, celle-ci n’allant pas de soi. Le dispositif en appelle à une refonte du langage du récit, qui n’a rien de linéaire, et qui est dépendant du temps qui passe, entre mars et mai 2007, également de ce qui regarde aussi le narrateur, et ici, peut-être, l’auteur qui simule la transparence. Mais là où Ricardou annonçait que l’auteur pouvait disparaître derrière le texte, dans une prétendue absence sans retour, stéréotype qui a longtemps rebattu les oreilles de la critique, c’est bien l’inverse qu’Alrefai propose : l’écriture est bien une aventure, par sa capacité renouvelée à mettre en crise les codes courants et les pactes sociaux, en particulier « dans une société de discrimination, où règne l’intolérance ». Mais cet aspect ne saurait procéder de l’effacement des événements ou des épreuves : l’aventure de l’écriture est aussi écriture d’une aventure, celle-ci fût-elle minimaliste, voire récusée, ce qui ne la rend pas moins émouvante.
Et le roman d‘Alrefai refermé, le lecteur a lu cette histoire que le narrateur se décide à écrire. Il y a là un véritable savoir-faire.